Je n'avais plus écrit, même pas tenté en ce mois de juillet et depuis ces quinze derniers jours pas le moindre mot ne s'était érigé clignotant-sémaphore sur cet état catatonique.
Je laissais mon corps muet agir, se débattre entre une fatigue lancinante, une hypertension jugulée et cet impensé sur le "jour d'après".
Je n'étais pas retourné au cimetière mais j'occupais cette maison familiale à devoir "ranger" le dernier pan d'une histoire qui se clôturait.
J'avais eu le temps d'appréhender ces moments et je constatais maintenant combien j'avais pu sous évaluer chaque grain du sablier.
L'angoisse me submergeait. Je la laissais me gagner, imbiber tout mon être si bien qu'après quelques heures de présence en ce lieu, la seule certitude qui s'imposait me fit dire intérieurement "tu as la libido à zéro ". Taire cet état eut été un dénis sur le pénis.
Je ne cherchais ni confidente ni confident. S'épancher était une perte de temps, j'avais un peu moins de quinze jours pour tenter de raser la savane herbeuse qui avait gagné les 1200 m² du jardin et m'occuper des affaires des défunts. Je commençais par les affaires mais eus tôt fait de comprendre que le plus aisé était encore débroussailler le jardin même sous la canicule.
Débroussailler au propre et au figuré prend du temps. Je retrouvais des lettres des années 50 qui dansaient en mon esprit tandis que la lame abattait les ronces. Je voyais les visages et les bouches prononcer les mots de cette saga secrète, ils disaient les difficultés de la vie, l'absence, la souffrance du deuil, ils disaient toutes les mesquineries de la vie au travail, les perms supprimées au soldat, jusqu'à cette raclée mémorable pour avoir arrosé la terrasse et détruit un cheval à bascule en papier mâché avec Patricia en voulant le laver. Ma tante avait écrit "il est bronzé comme un canaque" mais mon souvenir se bornait à mes fesses rougies.
La quête identitaire me bouffait l'esprit dans un mitraillage incessant de pourquoi et la vie se déployait dans des états si dilués, chaque personne se débattait dans l'entrelacs de sa propre histoire. Les actes s'évaporaient avec le temps et les principes de responsabilité s'accommodaient de tout cela laissant à chacun sa manière de les vivre.
C'était aussi cela "la théorie d'une relativité appliquée aux individus".
Je lisais «sunset park» de Paul Auster que mon ami Imor m’avait offert m’invitant sans insister à reprendre une thérapie. J’en éprouvais le besoin tant le chaos autour de moi et en moi avait épuré la topologie en une singulière ligne de failles.
Jade m’avait rejoint en début de semaine pour des vacances «bizarres». Sa venue tira mon esprit de l’emprise du passé. Nos échanges me ramenaient au réel. A la question «me trouves tu chiant?», elle éradiqua le point d’interrogation d’un «oui» définitif.
«Tu veux que nous soyons des enfants exceptionnelles, à étudier, apprendre 36 langues, ranger nos chambres, nous intéresser au jardin, faire le ménage pour aider séverine et bien sûr tu éructes sans cesse sans imaginer que nous ne sommes que des ados d’aujourd’hui».
C’était clair, synthétique et précis. Je laissais les arguments s’agencer en mon esprit et reprenais le tri systématique de toutes ces affaires à me défaire.
Je les alignais dans des sacs distinctifs pour être homologués par la déchetterie. Verre/papiers/textiles/fer/ alu. Je respectais le «chi fou mi» ultime. J’alternais avec efficacité rangements et désherbage, Jade assurait en cuisine entre roulé au nutella et tarte à la tomate. Mes pensées se mélangeaient de saveurs salées sucrées avant que le corps s’offre poussières et sueurs. Mon inconscient guidait mes pas je terminais de vider l’appartement, le garage, la buanderie les fantômes s’agitaient autour de moi parfois j’étais pris d’éternuements allergiques et je plongeais ma tête sous l’eau comme contre feu.
Nous allames à la plage en fin de journée et faire les soldes à cap 3000. C’était là un rituel auquel je ne pouvais pas déroger.
Du temps de mon ingénuité, je fredonnais la ballade comme un hymne incompréhensible. Dylan, mon aède caressait mes invisibles blessures de sa voix de l'au de là.
Pour écrire, pour créer, pour se rebeller, pour être, pour exister, pour aviver ses neurones par de là les contingences de l'adversité, quelques connaissances restent nécessaire.
Jean était dépourvu, Jean était marri. N'ai jamais voulu écrire, m'atteler à ce qui pouvait miroiter comme une passion. Non que le plaisir des mots me fut étranger. Un sentiment d'imposture me moulait.
Quand nous sommes entrés dans l'église suivant le cercueil de MJ, mon corps exsangue ne savait plus que penser. Le diacre m'avait suggéré de dire quelques mots sur celle qui était ma mère. Et j'y avais rapidement renoncé. Je n'étais pas le porte parole. Je déléguais à Séverine cette tâche, non pour en être soulagé mais pour boucler cette histoire sur une parole autre, une parole étrangère à ce qui avait été.
L'évocation était sincère, délicate. Mon oeil restait rivé sur le cercueil.
Le flot de larmes m'envahit comme une eau phréatique drainant sans discerner. Tout ce que je n'étais plus que le seul à savoir sur cette femme, cette famille, cette migration vers le nulle part zen.
Jade prit ma main, la serra, m'arrimant à son autre rive, ignorant combien les fils § les filles sauvent leurs géniteurs. Le diacre observait mon abstinence à me signer à bénir le cercueil, il crut bon de témoigner sa mansuétude. Je n'avais pas d'explications à donner. Je lui étais redevable d'accueillir l'agnostique que j'étais, dans ce lieu que j'avais "habité" avant lui. Il l'ignorait.
Comme il ignorait le peu d'inclination de MJ pour la religion. La brebis était revenue "au cas où" et ce constat m'indifférait. La messe était dite.
"you walk into the room with a pencil in your hand
you see somebody naked
and you say "who is that man"
but you don't understand
just what you 'll say
when you get home
because something is happening here
and you don't know what it is
do you Mister Jones?"
mère,
combien ce mot est resté muet à mes lèvres,
mère,
ignorant plus que la filiation, la signification
mère,
ne voulus être fils,
ni de l'une ni des autres
mère,
ne fûmes pas confidents,
et nos vies symétriques lacérèrent nos esprits. mère, tes blessures ne furent pas les miennes, juste un effacement, un trouble du sens mère, nous vivons comme nous pouvons parfois nous nous hissons à un seuil de conscience et souvent nous glissons hier soir je portais à ta bouche petite bouchée de madeleine tu savourais, tu souriais, et dans cet état d'infinie faiblesse je voyais tout le dérisoire de nos vies mère, nous n'avons pas su nous regarder, nous parler et il n'est plus temps de disserter ma main va à ta bouche, plus qu'un baiser ce jour où tu naquis était un 23 mai de l'an 23 je l'écris à la craie et deux syllabes peuvent résonner
les mots viennent à moi dans leurs vagues-mouvement. Chaque fois je remarque combien mon être se fait disponible à l'écrit à l'entendu. Je ne sais trop s'ils me transpercent me sculptent m'érodent s'ancrent ou me libèrent. je suis le sable je suis l'oubli je suis totem et tabou, légume caressé par l'économe : épelé
mot à ma^le et l'accent après sa voyelle.
Va et victime dans une sorte de consentement
vae victo point n'est question de malheur.
me suis toujours questionné sur mon acceptation.
sur cette ingénuité à comprendre l'étrangeté du programme imposé, à son irradiation
ne pas vouloir le bien d'autrui et surtout ne pas s'acharner à faire son bien
c'est bizarre, je ne crois pas que notre moteur vers autrui soit autre chose que notre propre intérêt
ou la peur
mj a pris soin d'écrire pour une postérité sa vérité. que fais je de différent?
je tourne les pages qui racontent ma naissance. les mots pourraient me blesser mais ils sont aussi comme des coquelicots surgis du taire rougeoyants et noirs fragiles et inattendus. je ne suis pas ces mots j'erre en happe né dans un flux analogue. anal hog
la naissance bascule dans la fange la glèbe de ce monde traumas comme programme
j'écris dans l'immédiateté le flux sort analog
je guette je quête
isaac sur l'autel et la dague d'abraham
Curieuse histoire humaine
curieux "poème biblique et fondateur"
qui sacrifie le descendant pour sauver les pères ou les mères
ainsi ma photo reposa dans le cercueil en partance pour l'achéron
quelle drôle d'idée quel programme quel drôle de peur
traversait l'esprit de la femme de ces femmes
le voyage des morts
cette translation imaginée faîte de rites millénaristes
"Il me laisse sans repos.Ses pensées virevoltent autour de moi comme des oiseaux qui n'osent pas leur migration. Comment lui dire? Son esprit erre. Je vois son esprit errer et son corps agrippé à une machine, serveur docile. Depuis plus d'un an, il joue au -militant ouvrier- et la réalité émousse son côté Che Guevara. Il ne sait même plus ce qu'il fait là, dans cette usine, passant le temps sous une horloge et ses gestes calibrent chaque seconde d'un sablier qui devient son désert . De bruits et de poussière. Le soir, il écrit ou plutôt, il prend un stylo, du papier et il regarde la page. Longuement. Ses yeux tracent un estuaire où le flux de ses sens, affluents limoneux convergent. Sous le halo de la lampe, son visage se colore d'une blancheur de roche métamorphique. La page reste vierge. Parfois sa main se hasarde, tire un trait. Insignifiant. Ose un autre trait. Loin du premier, comme pour mesurer un possible. Son esprit, je le sais, est ailleurs. Et la page ne garde que la trace de l'ultime vertige devant son abysse. Chaque fois qu'il la retrouve, le dessin se complique sans livrer de sens. Dans une calligraphie inconnue. Je ne compte plus les soirées qu'il passe ainsi, prostré, écoutant -highway 61- de Bob Dylan. Il met le volume au maximum et son esprit revient au diapason de ses journées : mutique.
Il passe des journées sans parler. Il évite de parler. S'entendre, l'effraye presque. Le plus difficile ne semble pas de se lever à 4 heures du matin. L'aube l'éveille, surpris d'une nuit à nouveau traversée. Les méandres du sommeil gardent leurs secrets. Ces aubes d'hiver, étendues marines où il se glisse, guidé par un instinct de naissance. Un instinct d'alerte, qui l'incite à ne pas hésiter, à s'éloigner de la couche.
Son corps rejoint le hâvre : unique dessein. Il revêt son bleu de travail et ajuste sa nouvelle identité, ouvrier spécialisé. Six gestes pour alimenter une presse, trois pour peaufiner les pièces sorties du moule. Son théâtre quotidien. Il s'accroche à cette posture comme si sa vie en dépendait. Pourtant l'usine n'est plus son centre d'intérêt. Le militant qui voulait contribuer à l'histoire, attiser les révoltes et les solidarités dans les ateliers s'est transformé en animal triste, accroché à sa presse. Il oublie sous l'assaut des images d'hier. Sparring partner, K.-O. de souvenirs.
Il a beau chanter, ses compagnons d'atelier devinent une plainte noyée dans le bruit des moteurs. Celui qu'il appelle Luc lui apporte du café. Il pose la tasse. Se contente de l'observer, rivé à la presse. Au début m'a-t-il dit, il s'était montré plus curieux que le recruteur et surtout plus psychologue. Sa nonchalance, ses maladresses avec les outils, dessinaient son portrait, si bien que les hommes en bleus le surnommaient "l'étudiant". Et de répondre à l'appellation avait scellé la reconnaissance et l'aveu. Il en était surpris. Pour une fois, il ne s'était pas trouvé un type du Parti Communiste pour lâcher subrepticement à un cadre "tiens, vous embauchez un gauchiste"et déclencher le compte à rebours de l'éviction. "L'étudiant" s'initiait à la vie ouvrière sous l'œil des ouvriers qui l'étudiaient. Ils le forment. Lui glissent les recettes pour garder le rythme, s'économiser. Chaque jour le transforme en fourmi processionnaire. Numéro 38, atelier Moulage. Chaque jour, l'éloigne du " grand-soir", son messie matérialiste. L'usine hache sa parole. Finies les grandes phrases. Son savoir comme un fil trop grossier ripe sur le chas de l'aiguille. Il désapprend. Ses mots concassés par le bruit, l'isolement, la répétition, ses mots à l'épreuve : défaits.
Il lui faut toujours l'épreuve pour que son corps goûte le sens. J'ai eu son corps contre moi. Je sais.
J'entendais ses mots d'amour que ses mains orchestraient. Ils soufflaient, zéphyr sur ma peau. Ils m'emportaient vers l'ignoré. Il était comme un rayon signalant sa présence de sa chaleur, recouvrant en crescendo chaque parcelle de mon corps. Je l'appelais. Mes mains s'enracinaient à ses épaules, à ses fesses. Je l'appelais. Ses yeux dans mon regard décalquaient ses découvertes. Je lisais sa surprise d'être là. Je lisais ces temps passés à me chercher, vigie sur un balcon, guettant ma silhouette. Son corps à mon corps s'amarrait. Il venait de si loin. Nos corps se soudaient sous cette tension différée jusqu'à l'immobilité. Nos bouches délivraient leur aveu muet. Ses yeux voguaient vers l'abandon. Il était dans mes eaux. Tout en moi l'appelait au plaisir. Il approchait. Il... Et un verbe à son corps imposait le reflux. Je sentais ses muscles entrer en résistance quand tout mon corps l'entraînait au plaisir. J'entendais son souffle en révolte. Je luttais pour le garder. Mes cuisses dans une prière l'enserraient. Ma bouche le bâillonnait . Mon désir en croisade puisait toutes ses ressources pour le soumettre. Il était comme possédé. Son visage miroitait un combat qui me dépassait. Sa bouche prête à l'aveu, grimaçait le refus. Son corps se cabrait. Ses mains me soulevaient pour me désenclaver. Je devenais folle. Mon corps s'écartait du sien, centimètre par centimètre, mes mains comme des serres aiguisées se plantaient dans sa peau refusant la séparation, son visage marqué par une douleur plus forte me fixait implorant une rémission, je lui souriais, ses mains à mes hanches se crispaient plus tendrement, son visage esquissait la douceur du démenti. Le désir le précipitait à nouveau en moi, cognant son bassin au mien pour s'y enfouir, s'y briser. Nos corps roulaient de la couche vers le sol. Je ne discernais plus que mon prénom qu'il invoquait comme pour conjurer des fantômes. Son corps perlé de sueur semblait pleurer. Il restait ancré en moi, étonné du périple et ses lèvres à ma peau contait de sa tempête, l'entrevue.
C'était ce que je voulais croire.
À ces moments son visage avait l'étincelle d'une nouvelle foi. Mais déjà prêt à la perdre. Rattrapé par une nébuleuse de mots, d'expressions découvrant l'aperçu. "Tétanisés", il était tétanisé disait-il. Il perdait le contrôle : "un flash". Je ne comprenais pas, j'en étais presque blessée. Je sentais une force s'interposer devant mon désir comme un oiseau de proie qui tentait de me l'enlever, j'entendais le cri glatir de sa bouche et chaque fois le combat nous reprenait. Je ne comprenais pas. Certains mots avaient une chimie si différentes en nous. L'oxygène de l'abandon devenait pour lui gaz carbonique. Le mot même ombrait son visage. Je ne le prononçais plus.
Il envoie son corps en éclaireur. Il l'expulse hors de son système de pensée. Le livre à l'arène. Chacun de ses gestes, de ses déplacements, chaque rencontre devient un travail d'Hercule, une montée à l'autel. Et son esprit observe les tribulations, rit de ses maladresses, saupoudre de mots pour retenir des traces qui refluent. Et le commentaire comme une ritournelle enfantine conjure son présent de méprises.
Je suis sa première femme. Je voulais être son initiatrice. Je voulais lui faire découvrir la femme que j'étais. Il avait été mon premier flirt et j'avais un peu plus de 13 ans. Ces moments m'avaient éveillé au plaisir. Ils l'ont plongé dans le religieux. Je n'ai pas d'autres mots pour traduire son regard sur moi, son attention, sa demande. Je n'avais pas l'intention d'être ni une sainte ni une idole. Je me suis tournée vers d'autres aventures. Après une période de lettres de lamentation, il s'est éloigné de notre bande. S'isolant chez lui. Cela a toujours été sa manière de m'appeler. Je le sais, nous avons grandi à portée de regard. Quand nous nous sommes retrouvés au printemps 1971, il m'a avoué avoir eu une relation avec un ami commun. J'étais surprise. Il m'a raconté leurs premières caresses dans une forêt de Corrèze où ils étaient en vacances avec ses parents et leur excitation à prolonger leurs attouchements dans la caravane familiale à la nuit tombée derrière le mince paravent qui les séparait de l'abstinence contrite des adultes, s'embrassant à pleines bouches comme des garnements dévorant l'hostie consacrée d'un rituel qui les dépassait .
J'étais surtout surprise qu'il parle de désir, de son désir à saisir le corps musclé de son complice. Et leurs étreintes avaient duré plus d'un été. Ils squattaient l'appartement d'un grand frère, se retrouvaient dans la piscine d'une cousine hospitalière ou tout simplement dans sa chambre. Le jeu leur semblait si facile tant leur enfance commune avait préparé ce lit. Il en parlait au passé. Avec ce faux détachement d'un mousse embarqué vers d'autres océans. Il militait. C'était autrement plus sérieux et surtout incompatible avec les homonymes corps à corps. Je ne cherchais pas à le dissuader. J'avais un autre objectif.
Là, il a atteint sa zone de tempête. Et son esprit sans repos s'est encordé à ce travail. Son corps a imposé la réponse. Son corps ni préparé ni aguerri le ramène chaque jour devant cette machine qui pulse ses pensées.
Et je l'entends crier "Howl" d'Allen Ginsberg comme une imprécation contre lui même. Seuls les moteurs des presses rivalisent dans la rage. Ses collègues de voisinage pensent que le jeune loup hurle et de temps à autres le miment, les autres plus loin qu'il se remet à chanter et sourient.
Avant je sais, il déconnait. Il avait importé d'une autre boîte le cri qui fait mouche. Plus efficace que son credo trotskiste pour souder un atelier face aux petits chefs. C'est Roland qui lui a enseigné. Tout est dans la prononciation des mots. De temps à autre, il criait " aaaaahhhhh il est bôôô le chef" et l'echo allait s'amplifiant pour saluer l'entrée du mal-aimé. L'expression se déclinait aussi sous la forme de salutations le matin devant la pointeuse. Les types rayonnaient à l'idée de l'entonner.
C'était avant. Ses copains d'atelier le trouvent presque assagi depuis son retour de vacances. Oh bien sur en surface, rien n'a changé, il ne manque pas de prendre sa pause de 6h30 avec eux, apporte les croissants à son tour. Ce matin devant la pointeuse, Luc n'a pu se retenir de lui demander s'il avait un problème. Un rire nerveux à accompagné son "pourquoi". Le petit homme trapu regardant son carton de pointage a ajouté " tu deviens ponctuel maintenant" et sans attendre de réponse a rejoint son poste. Une série uniforme de 4h45 attestait du diagnostic. La rectitude des chiffres imposait la sommation. L'impondérable cognait à son plexus. Il inclina la tête et rencontra le mouvement inquisiteur des aiguilles de l'horloge, réunies dans la même sentence ironique et romaine.
"I'm down , i 'm really down, i 'm down, down on the ground, how can you laugh when you know, i'm down" les Beatles venaient à son aide. Le carton scellait la certitude, il le rangea. Six heures et demie : ce n'était que l'heure de sa pause. L'heure, le temps, son esprit esquivait les sollicitations de ces grains de sable. Son esprit était grippé. Ce seul savoir suffit à éveiller sa torpeur. Il sortit de l'atelier. Le froid de novembre s'engouffrait dans son bleu, cristallisant la sueur et cette odeur de mareyage qu exhalait le plastic en fusion. En appui sur ses mains dans une étrange prière il entreprit les seuls gestes qui le galvanisaient : faire des tractions.
La remarque de Luc le ramenait dans une constellation qu'il voulait fuir. Dès la première série de tractions, il admit que l'ancien bûcheron avait l'œil. C'était lui qui l'avait surnommé "l'étudiant". L'avait-il observé à ses mains, à ses bras, à sa chevelure si caractéristique de ces manifestants qui faisaient la une des journaux télévises, lui ce petit homme aux cheveux gominés et à la moustache à la Douglas Fairbanks, buste sculpté à la hache, si singulier dans cette communauté laborieuse de trois cents personnes. Sous l'exercice, ses bras tremblèrent, un mot s'échappa de sa bouche "T.I.M.B.E.R". Son corps s'aplatit sur le bitume. Son être n'était pas un chêne. L'image lui arracha un rire ironique, il se redressa. La nuit tirait encore son rideau sur ce monde. Il aimait les métaphores et sur celle-ci retourna dans l'atelier. Le ronflement des presses couvrit son entrée. Le carton de pointage l'attendait sur la pointeuse. Son regard chercha Luc qui s'affairait devant les potentiomètres des températures des presses. Son esprit traduisit la pose de son interlocuteur d'un : "alors je chauffe !" Il haussa les épaules pour conclure son monologue. Et fit trois pas dans sa direction. Luc, dans un réflexe de lutteur de gréco-romaine pivota dévoilant son visage sourcilleux. Il pila, soutint le regard de son compagnon et crût qu'un pieu pressait son plexus jusqu'à bloquer sa respiration. Les bras croisés, Luc opina de la tête : "d'après moi, en plus, tu bois trop de café". Les regards de ses comparses d'atelier s'employaient à décrypter leur soudaine curiosité. Il revint vers sa machine pour désamorcer . Thérèse et Antoinette avaient anticipé son mouvement et n'étaient plus que deux paires de mains jonglant, imperturbables avec les composants des disjoncteurs. Partie remise. Il ouvrit la presse. Cela faisait deux ans qu'il était dans cette usine. Prolétarisé. Il actionna le levier de commande. Une manière de fuir ses cours d'histoire en fac. La mâchoire supérieure de la machine obtempéra. Mode 73/74 : l'étoffe des héros. Il la regarda descendra sur sa jumelle. Y croyait-il vraiment? Il était devenu la pièce d'un puzzle. Les mâchoires se refermaient. Pris. Il était prisonnier. Des pensées en horde revenaient. Il abaissa légèrement le levier pour dégazer la matière en fusion, referma. Sa saga ouvrière ! Des épanchements : "ah si nos vies". Les moteurs métronomes orchestraient un blues irrépressible. Il commanda l'ouverture. La mâchoire remonta. Il n'y avait plus de "si" dans son mental. Il n'y avait qu'une coulée d'équivalence profilant le néant. Son néant. Il crochetais les huit empreintes plastifiées du moule pour les poser sur le plateau alvéolaire qui dosait la poudre. Les pensées sérielles produisaient leur opus. Il dégaina le compresseur. À peine élu délégué du personnel, par manque de postulants. Et souffla d'un jet les traces de plastic collées au moule.
Le souffle aussi venait d'emporter son engagement, ses croyances, sa révolte. Il fit glisser les empreintes sur l'établi et rechargea le plateau. Un jeu d'enfant. Sourit. Tentative pour retrouver un équilibre, un semblant d' équilibre quand chaque geste révèle ce drôle de glissement, des mots, des objets vers l'univoque, vers la folie.
Le regard de Thérèse devait le suivre. Lire ses pensées ! Il se retourna pour emboîter le plateau sur la matrice d'acier et la remplir. Thérèse savait toujours tout. Il referma le moule et se retourna. Les mains de la pythie rousse embobinaient le fil de cuivre. La dextérité des couturières ! Il esquissa un sourire. Son esprit jonglait avec des fragments de sa mémoire. " je connais Marie-Jeanne". Il se souvenait de l'interpellation de cette voisine d'atelier comme d'une flèche perforant le bruit ambiant. "Ta mère m'a enseigné la couture". La phrase avait roulé son trouble dans son entendement. Sa mère. Sa mère, estimée. Et il avait écarté un début de fierté de trois mots : "à moi, non". Elle était restée un moment immobile devant lui jusqu'à ce qu'il ramène son regard dans le sien. Il en avait trop dit. Ils le savaient. Il l'avait laissée traduire les hiéroglyphes soudain apparus à son visage. Seule forme d'aveu. Thérèse savait recueillir les confidences. Elle troquait.. Dosant avec subtilité ces parts d'elle offertes en contrepartie. Dans le face à face imposé par la disposition des postes de travail, leurs regards se cherchaient, se scrutaient, s'esquivaient, leurs regards, huit heures par jour les réfléchissaient amants, frère et sœur , les renvoyaient murés ou ailleurs de part et d'autre d'une infranchissable frontière. Ils ne se mentaient pas, ne se révélaient pas non plus. Entre eux aussi, un troc.
Un rire nerveux le secoua. D'un coup de lime il ébavura les pièces brûlantes. Sa mémoire projetait la version Thérèse en Mata Hari du syndicat. Une Thérèse météorologue et il fredonna " i need a weatherman to know which way thé wind blows". Le vent. Thérèse avait annoncé un nouveau coup de mistral dans l'atelier de montage. Elle avait surpris les premiers signes de la dépression à l'aube, dans le car du personnel. Sa voisine avait tiré de son sac des composants de telerupteur à la place de ses aiguilles à tricoter. Les chronométreurs étaient passés les minima et les primes allaient changer. "Ils ont chronométré la vietnamienne" s'était contenté de dire la tricoteuse. "Les vicieux" avait répondu Thérèse. En arrivant, elle était venue lui expliquer le subterfuge. Le chef d'atelier avait mis un chronométreur sur le poste de l'ouvrière la plus ancienne. Il avait enregistré sans plus. Elle s'était énervée. " Tu es délégué ou quoi !" Il était resté coi. " La Duong, elle est insomniaque, elle suit un traitement." La "Rousse" virait au rouge et lui toujours plus impavide : «et alors, elle prend des somnifères». Sa colère éclata » et après les somnifères, d’après toi?» D’après lui, il se serait contenté des pillules de Madame Duong, il pensa à l’oubli, à des rizières sans Silvana Mangano, au napalm qui ne brulait plus le Viet Nam, au sang de boeuf maintenant séché sur les uniformes now clean de l’American legion, à des slogans anti-imperialistes peints sur le phare du port de Cannes un 4 juillet et aussitôt effacés par le zèle des services municipaux.
Ce drôle de recours aux symboles ! Une pédagogie ! Les images du passé redimensionnaient l’interrogation et rappelaient une mise au point. C’était une belle nuit d’été méditerranéen. Calme, chaude, presque claire, un cliché de paradis terrestre. Si ce n’était ce gros porte-avions US, irruption du réel. Ils s’étaient scindés en plusieurs groupes. Les guetteurs étaient en couple déambulant sur la digue d’appontage des barges américaines à la pointe de la longue digue. «Les graffiteurs » attendaient le passage de la navette ramenant le GI’s guillerets. Ils avaient choisi une barque de pêche et s’étaient emparés des avirons. A la pointe de la digue la lampe de poche donna son feu vert. Ils se mirent à ramer. Leurs cibles trônaient au milieu des eaux du port comme un gros sapin de Noël clignotant dans l’indifférence. Ils étaient venus modifier la décoration. Nerveusement les mains expertes agitaient les bombes de peinture. La barque aussi semblait s’agiter sur cette mer d’huile. Une bataille venait de commencer. Les jurons étouffés maudissaient les avirons trop lourds qui résistaient à l’énergie anti-impérialiste des rameurs. Le sapin était si proche. Les yeux des graffiteurs calligraphiaient des slogans vengeurs. Le sapin était encore lointain. Sur la digue des lampes s’allumaient ajoutant à la confusion. La trajectoire de la barque entamait une sinusoïde tendant à prouver que le chemin le plus court peut paraître une éternité. L’équipage était devenu muet mais l’on sentait monter des réminiscences de prières mêlant l’Ancien et le Nouveau Testament. Les premiers effets favorisaient une approche par tribord. De toute manière il ne restait plus qu’un aviron, les autres ayant été jetés par dépit. Les graffiteurs trop contents d’atteindre l’objectif étaient déterminés à écrire de droite à gauche leur «FLN vaincra-US Go Home». La décoration devenait hardie mais plus déchiffrable que le ballet de lucioles sur le promontoire. Il fallait réagir. Comme un seul homme les éphémères matelots se jetèrent à l’eau pour regagner le quai. L’épisode tournait à l’héroïsme.En attestaient leurs jeans et leurs T-shirts trempés freinant leur nage. Délicieusement...
Deux cent soixante milles tonnes de bombes étaient tombés sur Long Bien, le pont reliant Hanoi au port d’Haïphong. Son esprit slalomait l’espace-temps.
Il tentait d’imaginer deux cent soixante mille tonnes de bombes sur le boulevard Paul Doumer reliant Rocheville à Cannes. La guerre du Viet Nam était finie depuis six mois. Finie le mot comme une lame incisa son esprit : tant de choses étaient finies.
«Pourquoi n’es tu pas déléguée du personnel» lança-t-il à Thérése pour se soustraire à des images irrémissibles. Il ne connaissait même pas madame Duong. Ils s’étaient croisés. Et n’avait pas eu l’attention de lui glisser un mot. Le regard de Thérése fixait la porte de l’atelier. Il le suivit. Un groupe d’hommes venait d’entrée. Il prit une pièce brûlante pour l’ébavurer avec la lime. Ses mains cautérisées renonçaient au port des gants. Le plastique avait refondu sa ligne de vie en de nombreuses ridicules trompeuses pour toute chiromancie et pour les apparences. Sa question restait en suspens. Les mains de Thérése toutes à leur monologue épelaient télérupteur sur télérupteur, glissant un regard sur la production de sa voisine. Le chef d’atelier avait rejoint les hommes affublés de blouses blanches qui tournaient autour des presses de Luc. Les grands garçons semblaient s’enthousiasmer sur les beautés de la technique. Scénario habituel : l’étonnement suscitait une distanciation de la machine, recul de deux pas pour une vision champ large. Puis après la première séduction, une approche presque féline pour surprendre un défaut, un bruit inhabituel, une fuite, un niveau défaillant ; cet indice essentiel, excitant qui lancerait commentaires et hypothèses et si «l’enfant» s’avère sans défaut, on ne le quitte que d’un oeil pour passer au suivant. Le suivant, cette fois c’était lui ou plutôt «la Pinette» comme le précisait la plaque signalétique mentionnant naissance et mensurations. Elle n’avait rien d’une enfant d’ailleurs, c’était l’aïeule de l’atelier à la couleur monochrome vert industrie, terne et passablement écaillée. Rien à voir avec la nouvelle ligne des presses thermoplastiques, cockpit jaune d’oeuf et leur plexiglas, carrosserie monobloc vert olive du moteur, assortie à l’armoire de commande bardée de thermostats, d’amperemétres, de boutons de commande diverses. «La Pinette», c’était surtout pour lui Sainte héléne, l’isolement et cette ultime déconsidération pour l’ouvrier spécialisé d’être l’attribut d’une bécane périmée. Les touristes jetaient un regard vaguement compatissant. Ses mains machinalement ébavuraient les pièces, son visage souriait, irradié par des souvenirs de grand-mère, sa grand-mère d’un autre siècle aussi, qui l’avait accueilli, élevé. Il était si familier, si séduit par ce qui pour autrui semblait désuet. Il ne pouvait s’empêcher de sourire à cette connexion. La sonnerie de la «vaillante» retentit. Il se retourna, saisit le levier pour commander l’ouverture, la nonna lui souriait, sa main de lavandière serrant la sienne, un sourire des lèvres pour ne pas découvrir ses gencives édentées. Il se retourna pour récupérer le plateau. Un touriste tendait la main vers les pièces. Il entendit le claquement de la mâchoire supérieure en fin de course et le cri guttural du curieux. Il débraya illico. Les pièces étaient à terre. L’échaudé entouré par les siens ventilait avec insistance sa main dans une tentative désespérée de rembobiner la séquence. Son cri monocorde laissait son entourage dans l’incompréhension d’autant que l’ouvrier avait repris les empreintes à terre, se contentant de les épousseter. Le guide lui, bataillait avec le mode d’emploi de la trousse des premiers secours. Luc, aux premières loges affichait un sourire goguenard en direction de Roger-réponse-à-tout qui proposer vainement une pomme de terre récupérée à la cuisine voisine. Les bras du chef protestaient montrant les affiches de sécurité trônant depuis le passage de l’inspection du travail.. L’ouvrier négligeant restait imperturbable tandis que les cadres perplexes enfilaient docilement les gants, attentifs à la leçon. Le blessé tout à sa surprise semblait envahi de réminiscences scolaires «jurant mais un peu tard qu’on ne l’y reprendrait plus».
La tension gagnait en intensité sous l’effet de moindre résistance de la cause de tous ces mots, attelée servilement à sa mécanique tâche. Le chef s’approcha de la «Pinette». Le numéro 38 fixait les mâchoires du moule à nouveau réunies. Ne sentant que les effluves du plastique en fusion. Il dégaza. Poussa le levier pour ouvrir et entendit distinctement la machine offrir son ouverture en solo, accompagnée d’un hurlement : «mettez vos gants». Le chef d’atelier lui faisait face. Dans un quasi silence. Ou plutôt opérant de la tête un mouvement pendulaire entrainé par l’inconcevable : l’arrêt des moteurs. Et ses yeux découvraient horrifiés que ce n’était pas une panne. Juste un sourire. Celui de Luc, de Roger et un geste à l’arrière de chaque presse, réenclenchant les sécurités supprimées après le passage de l’inspecteur du travail.
«Qu’est ce que vous faîtes?». Sa stupeur avait pris la forme interrogative. Les touristes commençaient à se sentir abandonnés. Leur guide était dans une arène. «Remettez-moi tout cela en marche». Sous l’ordre pointait déjà l’imprécation, modulée sur le tempo assagi des presses. ?Interloqué, le chef s’était tourné pour suivre l’indication montrée par la main de Luc. L’affiche trônait sous l’horloge de l’atelier. -Priorité à la sécurité-. Le film se déroulait en direct, non sous titré et les touristes avaient quelques peines à suivre d’autant qu’il n’y avait pas de dialogue. «Vous passerez à mon bureau à la relève de 13 h», éructa l’indigné en rejoignant les spectateurs beaucoup moins intéressés par une technologie hantée par le facteur humain. Luc avait haussé les épaules et Roger s’était approché de «la Pinette» en fredonnant «parole...parole...parole» de Dalida. Ils n’allaient pas obtempérer sachant trop bien que cet exercice d’autorité ne leur était pas destiné.
La pointeuse assombrissait ses pensées. Luc reviendrait à la charge le presser de nouvelles questions. Son esprit afficha l’estocade. Ses yeux fixèrent l’horloge. Les aiguilles comme deux mains en prière invoquaient le ciel. Le temps ne lui avait jamais témoigné une telle sollicitude. Cela ne dura pas. Il en fut rassuré. Munies de leur sécurité, les presses ronronnaient leur provocation manifeste. Au travers de la baie vitrée de son bureau, le chef décochait des oeillades qui trahissaient son hésitation à réapparaître dans l’atelier. Sa main accrochée à une gitane incandescente s’escrimait à soutenir une conversation téléphonique. A le voir manipuler son combiné, l’incident continuait de le tarauder. A n’en point douter, il vitupérait contre son interlocuteur. Le chef d’atelier était de la vieille école, il désapprouvait ces visites d’atelier que lui imposait le responsable du bureau d’études. Allez faire comprendre à un col blanc ce qu’est un atelier de production! La gitane virevoltait dans l’impuissance devinant un peu plus la provocation de l’un et la détermination des autres. S’était-il fait pièger? Son regard balaya l’atelier et son oreille se fit distraite. L’air ravi de Luc glissant ostensiblement ses conseils à chacun l’intrigua. Il jugea préférable de s’asseoir afin de ne rien laisser paraître de son état d’esprit. C’était trop tard, ils avaient compris. Il se sentait pris en tenaille et l’autre au bout du fil, mielleux à souhait, livrant ses conseils en management ; un avant -gout de ce qu’il lui préparait pour la réunion hebdomadaire inter-services. Il raccrocha. La gitane avait sauté de ses mains le gratifiant d’une ultime brûlure. S’il fumait au moins des cigarettes avec filtre! L’exclamation de sa femme cinglait comme un adage. Il devait trouver des filtres sinon il se ferait brûler par les deux extrémités. Il alluma machinalement son inspiratrice. Il ne restait que quelques minutes avant la relève de 13 h, il inhala.
De l’autre côté de la vitre, l’activité en régime de croisière dessinait une surprenante hilarité sur les visages. Des pensées paradoxales travaillaient «l’étudiant» : le travail d’usine avait du bon : il l’épuisait. Le bruit avait du bon : il l’isolait. Luc s’approcha de lui : «je me charge de la relève, on va jouer les prolongations». De la tête il acquiesça. Sans autre commentaire, Luc s’était dirigé vers la pointeuse pour partir en délégation et convaincre l’équipe de l’après-midi. Il se sentit soulagé. Le travail d’usine allumait des contre-feux à ce qui le calcinait.
13 h 30
Il s’éloigne du zoo et retourne à sa jungle. La voiture frêle esquif porté par un courant inexorable, dérive. Sans destination. Que ce flux de passé immédiat. Ses sens dans un bouillonnement anarchique précipitent sa mémoire dans des senteurs de musc, des appels lancinants, des sentences irrémédiables. La route toujours serpente et monte. Valbonne, Châteauneuf de Grasse, Gourdon, spirale invisible à travers le temps. Il est dans l’opacité du temps. Il est dans cette surimpression du passé et du présent, coulé dans un apprêt, son esprit tanné. La trajectoire comme un appel hypnotique le convoque à son point limite, un lieu qui domine la vallée jusqu’à la mer et qui pointe son abîme, le début de son vertige, de ses peurs, de sa fuite. Je crois qu’il aime ce lieu comme une cime atteinte : une fois. Je crois qu’il en a peur tant il se mure à tout questionnement. Il a choisi la culpabilité plutôt que la vie. Il a choisi la pétrification et ses mains seules le guident sur le chemin de ronde cherchant une empreinte de son passage, sa trace : fossile. Ce n’est pas la nostalgie qui le ramène ici mais cette vocation à la culpabilité qui lisse son visage angélique. C’est sa vie. Pour mon malheur. A le suivre ainsi à chaque pas, je discerne le glissement de son être voué au renoncement. Souvent je me suis révoltée à le voir ainsi s’accommoder de la défaite. Souvent j’ai cherché à tordre le cou à cette inconnue entre lui et moi. Cette peur, sa peur, de vivre, d’aimer, d’être. Je crois que j’ai aimé sa peur. Je l’ai aimée pour la braver, pour l’abattre. Et il m’aimait pour ce combat. Etions nous fous?
Maintenant je l’observe avec détachement. Je sens combien sa pensée habite son purgatoire projeté un jour de septembre 1972. J’emploie un terme de son langage, il est tellement moulé à ce discours catholique qui gangue encore plus son corps sans foi. C’est un enfant de la plainte. Il a été nourri aux larmes des deuils et des blessures, des frustrations des femmes. C’est son monde. Un périmètre de souvenirs autour d’une maison et le bout de son monde, ces rendez-vous au cimetière accompagnant sa grand-mère. Les dits de grand-mère : son initiation à la vie. Notre rencontre a déplacé ses frontiéres. Rien ne l’y préparait. Je conjuguais ma vie au présent. Il ânonnait un futur antérieur qui insufflait à son corps une lenteur définitive. Parfois j’en venais à penser que le temps était pour lui aboli. Il avait 18 ans. Avait-il donc l’éternité? La tristesse que je décelais derrière ses lunettes dans son regard adulaire avait l’ambiguité d’un silex poli et dur et je dansais devant lui pour l’éveiller, lui rappeler des élans primordiaux. Pour qu’il me suive. Il demeurait immobile dans une retenue, gauche, embarrassée. Seul ce regard un peu myope, un peu astigmate s’accrochait à mon mouvement comme un passager arrière d’un de ces bolides à deux roues, condamné à faire confiance au pilote. Aimanté. J’en étais presque fière jusqu’à ce que cette persistance me traverse d’un doute. Me regardait-il? Son visage se métamorphosait en mon esprit sous l’assaut de l’interrogation. Mon corps rattrapé par la pesanteur se chargeait de colère. L’évidence me glaçait. Je lui retirai son masque de Gorgone. Ses yeux clignaient sous l’effet de la surprise, accentuant ses sourcils très réguliers et ses pupilles sombres implantées en profondeur. J’étais troublée, la vampirisation appréhendée ne s’accordait plus à ce regard plongé dans le flou, offrant une douceur inaltérée de couleur automnale. J’émis un «c’est beau» qu’il prit à en rougir pour un compliment. Son visage décontenancé versait dans la débâcle. Ses yeux ne cillaient plus comme déconnectés de son esprit et de ses sens. Leur fixité édifiait un passage étroit où je me précipitais, gagnée à l’idée de trouver la réponse à ses tergiversations. J’étais convaincue qu’il me fallait y plonger pour comprendre ce qui nous liait. Je n’avais jamais observé un regard de si près. Si intensément. J’étais happée par ces orifices irisés dont le moiré répercutait un écho de plus en plus scintillant. La tension poussait mes mains à ses joues cadrant un visage que je ne voyais plus. J’entrais dans ces cônes comme dans un puits de mémoire, scrutant effrontément la surface miroitante qui s’assombrissait, envahie de toute l’encre noire de ses pupilles. J’insistais pressentant des blessures sans nom. Les scintillements redoublaient, je reculais un peu surprise de voir mes mains épouser son visage, surprise de voir mêlée à l’encre une eau abondante noyant son regard, surprise de sentir ses larmes couler sur mes joues. La synchronie de l’émotion me désemparait. Je n’osais plus le regarder ni retirer mes mains de son visage appréhendant une dislocation sous la poussée des larmes. Je luttais contre mon imagination cherchant un mot, un geste qui dénouerait cet état. Sa confusion me rattrapait, j’avais envie de disparaître. «Tu déposes tes larmes dans mes yeux». Le murmure envolé de sa bouche vibrait de gratitude. Je ne retenais que la tonalité de sa voix et sa longue expiration qui annexait mon souffle à son souffle dans un rythme ralenti. J’étais amarrée, sans voile, portée par la musique de ses mots dont la sentence m’échappait. Je le serrais contre moi pour matérialiser sa présence et sentir l’unisson de nos battements. Il prenait vie. Je respirais. Ses mains retrouvaient mon corps : «je vois, je vois». Toujours ses irruptions ironiques, son auto-dérision. Je ne comprenais pas vraiment sa perception de la réalité tant il l’enrobe dans un discours bigarré où il se fond. J’exécrais même sa propension à inclure notre relation amoureuse dans «une perspective historique». Il se recroqueville toujours dans un discours militant quand l’intimité le plonge au plus profond. Devant l’amour, ses mots buttent sur un présent trop vif : à le désincarner. C’est un militant qui ne sait pas s’engager. Dans sa vie. Une certaine clairvoyance peut habiter un corps de pierre et inciser l’embryon de conscience qui réclame son sas de secours.
Depuis son esprit le conduit, somnambule dans des allers et venues des préalpes au bord de mer et il s’imagine que ces trajectoires en tangence au manque vont l’acclimater, l’immuniser de la folie tant redoutée. Sa logique me surprendrait si je ne savais pas ce qu’il ignore quand le crépuscule le ramène dans sa matrice, ce lieu tutélaire où survit sa grand mère. Il vit là auprès d’elle dans un pacte muet. Il lui tient la main, la borde, verse le rhum de l’ultime ivresse pour vaincre le crépuscule. Quand le délire la rattrape, les bras du garçon se referment dans une vaine protection. Il n’a jamais su éloigner ses fantômes et ses pleurs jamais tarir. Il est à côté. Compagnon de la déroute, dans un accouplement minéral, sculpté par les larmes et ce dépôt calcaire des circonvolutions du malheur. Dédié à un conte de vieille femme sur son monde dépeuplé, psalmodiant le testament ancien de leur alliance lacunaire. Unique fidèle. Unique fou. Il écoute jusqu’à ce que les mains de la conteuse empoigne son bras dans une greffe malhabile du désespoir, soudain silencieux. Il n’entends pas. Que ne donnerait-elle pas pour qu’il comprenne? Qu’il la libère. Et le disciple impénitent doucement la repose sur sa blessure avant de s’effacer.
Il regagne sa caverne portant à ses lèvres la bouteille de rhum dans un dernier partage mais l’alcool n’avive que son trouble. Ne lui a-t-elle pas tant de fois murmuré «sei un’ Tosello»? Comment ne serait-il pas uni à cette vieille femme qui se meurt chaque jour dans ses bras et qu’il tue verre après verre. Il ne porte pas son nom. Il n’est pas la chose nommée! Il ne devrait pas en rire. Il rit. De ses poumons l’air se retire, esquissant un tressautement aux commissures des lèvres. Sa mémoire des failles s’accroche à des aspérités : le sanglot de la voix, cette pression empressée comme un bégaiement sur sa peau. Il a entendu dire qu’il avait été effrayé la première fois qu’il l’avait vue à l’âge de quelques mois. Ce rejet du visage du malheur pourrait le rassurer et sa candeur le guide vers d’autres certitudes. Elle est sa vierge antique drapée dans sa souffrance. Si souvent elle l’a porté, si souvent elle l’a veillé. Ils ont fait corps. Il l’a aimée sans redouter par ce qu’elle était là à ses côtés devant l’immensité. Et la liturgie du malheur comme une seconde peau s’est collée sans effort, sans violence et son insidieuse beauté s’est transfusée par capillarité. Il a bu le lait et les mots. Il a habité son monde comme un privilège. Tenant le fil d’un étrange rouet : confident dépassé, conquis par la mélopée ponctuée du fatidique «voglio morire». Sa vue s’est faite opaque, son oreille distraite, son corps nonchalant. Les dits funestes travaillaient livrant son esprit à l’ingénuité. Il demeura soumis longtemps, trop longtemps pour ne pas revenir soir après soir, féal figé, accomplir l’insensé. Ses nuits ne portent pas conseils comme le suggéraient les proverbes de Maddalena.
Ce soir il voudrait l’oubli et ne trouve que l’hospitalité d’une douche où épancher l’indicible. Son corps voue un culte à l’eau, à cette eau courante, pluie de promesses, douces caresses. Son corps réclame, se cabre, mendie et l’illusion apportée par la pression domestiquée le plaque contre le carrelage lisse, froid. Alors pour ne pas glisser, s’effondrer, il empoigne son sexe, s’y agrippe jusqu’à le sentir raide, pour le hisser dans un état aigu de conscience de la scène, de sa vie, de tous ses rendez-vous manqués, délibérément manqués et sa main sans faiblir accompagne le seul épanchement de larmes dont son corps est capable. A cet instant la vindicte le reprend pour lui arracher l’imprononçable et l’amener par de là le silence vers la page.
Sa bouche n’articule que les paroles des chansons qui s’échappent comme des incantations. J’entends toujours le début «Once upon a time you dressed so fine..» puis il se penche sur la page que sa main hésitante semble survoler ne sachant trop sur quelle piste atterrir. La page blanche semble lui miroiter son chaos. Longtemps sa main a choisi de ne rien transcrire. Des arabesques entre dédale et encéphalogramme lui suffisent. Il ne les délaisse que tardivement pour s’allonger.
Un soir il a entonné «something is happening here but you don’t know what it is, do you Mister Jones» et des formes ont succédé, moitié de visages séparées par des tiges de fleurs imprécises, un corps de danseuse aux bras prêts à l’envol. Les pictogrammes rudimentaires sourdent son désespoir sans voie. La première lettre dessinée fut un V et j’étais convaincue qu’il représentait un oiseau, tant il faisait des nuées de V semblables à un dessin que je lui avais offert. Et puis un mot s’est imprimé surplombant la page de sa semonce -Vae- ; son premier mot dans une langue morte. Les autres lettres suivirent en ce début d’hiver 1975. Il calligraphie voyelles et consonnes dans un agencement aléatoire. La composition offre un ballet de signes dont le rythme saccadé au diapason de ses journées concasse l’articulé «sujet/verbe/complément». Et l’amas de mots jonche des pages orphelines, propositions effondrées que l’inscription là teste. Il n’avait pas imaginé ce moment. Son esprit timoré n’a songé qu’à la fuite, à cette issue magique qui l’épargnerait.
Et le temps pour chacun est venu. Son corps s’est arc-bouté sur des pages, s’arrimant à des mots dont le sens se dérobe : mis à nu.
Un cahier à spirales des papeteries Hamelin dénommé CONQUERANT égrène sa comptabilité imprécise de l’éphémère. Quelques mots sur le fronton des pages, obituaire de ses batailles intérieures surplombent le tu :
«quousque tandem» ....»credo quia absurdum».... «ou phrontis». Et l’encre sympathique portent les dits obscènes de son malheur, cercles de feu que soir après soir ses yeux visionnent. Oraison d’impuissance. Il n’écrit pas. Il cultive des idées mortiféres depuis longtemps ensemencées et qui n’osent pas trouver le jour sur ces pages quadrillées. Il ne semble pas s’en étonner. Il est du monde des vaincus. Portefaix silencieux de la plainte. Les mots de la réprobation peuplent son esprit. L’arraisonnent : «vae victis». Prétérition infinie. Son esprit désemparé s’escrime dans l’abstrait, veuf de toute vie.
Je n’en suis pas surprise.
Il est au rendez-vous du refoulé où métaphores et métonymies ne l’exonérent pas de l’épreuve. L’hermétisme de ses mots répandent d’inaudibles S.O.S mêlés à cette haine secrète de lui-même, petit Sisyphe attaché à sa pierre comme à un joyau. Et il ciselé dans son effroi des phrases emprisonnées dans des ratures, livrant leur message débonnaire : «l’esprit ondoie sur ce qu’il fixe/ l’être se confond et s’immortalise/exit stanza»
-Ne suis plus de ce monde
Ne suis plus-
Et prolifère à l’orée de sa conscience aride les brins de mon empreinte. Entre ses souvenirs se fraie le verbe qui m’authentifie. Il est désemparé. Il a toujours été désemparé devant la vie et son esprit s’imagine livré à l’avalanche des souvenirs et ses pensées virevoltent comme des oiseaux de proie au dessus de mon corps exsangue et monologuent des succédanés d’anciennes mises en garde qui zèbrent le cahier :
-il me laisse sans repos.
De quel droit invoques tu ma mémoire!
De quel droit témoignes tu de mon passage!
De quel droit joues tu avec le trouble suscité par ma si brève existence!
Pourquoi ces ressassées?
Je n’ai jamais eu le temps de goûter à l’amertume des échecs, des glissements des fins!
Osais tu me prendre pour une minette quand je glissais de boite en boite sur ces airs rock and roll?
Je n’avais ni le temps de provoquer ni celui d’expliquer. Nuit et jour, ma quête du souffle m’imposait l’essentiel.
Toi qui fus si près, n’oublies jamais la voie lactée qui nous séparait quand ma respiration haletait!
Que crois tu révéler, qu’as tu pu saisir?
Je ris de ces images que tu dessines de moi. Mes yeux bridés sans Orient, l’asthme, un yoga pour nul nirvana!
Tu n’as rien retenu de mon enseignement! Si pesant est ton corps fantôme!
J’ai vu la terreur dans tes yeux, tant de choses étaient mêlées!
Je voyais ma mort dans tes yeux, je voyais ta peur et j’attendais de toi l’énergie de la vie, tu savais combien mon temps était compté!
Je suis partie à Paris, tu ignoreras toujours combien je t’aimais, tu ne sauras rien de l’amour, n’ayant vu ce que mon être condamné était prêt à donner!
Tu me fuyais et tu fuyais la vie. Tu as oublié tous les secrets qui nous liaient, les chemins parcourus, tu as laissé la peur te posséder!
Je suis revenue vers toi, tu as pleuré, il t’a toujours fallu du temps pour comprendre!
Ce lent travail de l’intellect à sous-peser toute chose!
Les regrets, les remords, toutes ces larmes d’aquarelle m’ont toujours fait injure!
Dans la cacophonie, son esprit n’effleure même pas ces brins de mon être qui vont leur chemin bienveillants et muets, points d’interrogation sur son existence et le laissent sans repos.
A toi,
une correspondance impromptue. Ce jour, au clavier de cet ordinateur, le regard oscillant de l’écran à la fenêtre voisine en quête d’horizon, d’un espace à cette géométrie intérieure désordonnée. Les strato-cumulus de décembre composent des figures guerrières et le vent d’Ouest de cette fin de journée promet une issue dans le rose et le bleu. Je suis encore loin du mot fin et tout ce recueil de nouvelles tourne depuis le début autour de la fin. Un au de-là de la formule.
J’ai tu l’entreprise. Ecrire demeurait un verbe hypothéqué par une dette indicible. Je déambulais. Sur des carnets, un clavier, dans un mouvement somnambule et mon corps décalquait des traces fossiles sédimentées par la plainte. L’exercice solitaire et mineur dégageait de la veine ténue des moraines hermétiques, plus que des maux.
C’était un temps de glaciation, un temps cryogéne.
Je t’envoie ce message de cette nébuleuse * “MORITURUS” où mes interrogations gravitent depuis près de trois ans. Une lettre comme un murmure intérieur, un clapotis dans la nappe phréatique, flux timide et vital qui se moque des pourquoi et trace son chemin jusqu’à toi, jusqu’à tes yeux, ton esprit : “i shin den shin” ; de ton âme à mon âme dit la sagesse japonaise. L’énoncé qui advient, émerge par réfraction à ton regard alerte et neuf et me méne un peu plus loin dans cette quête incertaine de l’écriture et de ma vie.
Il est temps.
D’autres histoires commencent par “il était une fois”. Dans ma narration, le présent s’impose par effraction sur ce temps de glace plus que sur un passé. Il balise des voies qui passe outre : des tombes.
Avant de n’être...
Je poursuis
vingt six lettres pour donner vie.
Battent en choeur.
Une ligne mélodique qui cherche sa pulsation, ce rythme un peu nonchalant, saccadé. Et un espacement-temps pour goutter à nouveau, vérifier une existence. Quand la vie n’est pas donnée...
Là , franchissement.
Je regarde le ciel et sa texture changeante, unique viatique de ma concentration. Sur lui, je projette. Et miroite tout. Et les mots. Ceux que je cherche. Je les lis dans ce ciel azuréen et couvert et mes mains sur le clavier retranscrivent leur écho : cris d’un vol hivernal de mouettes à l’intérieur des terres. L’auspice hallucine. De toute son ironie. Il étincelle sur ces écrits aveugles du sein d’anciens orages. Souvent je ne vois rien. Défilent-ils en horde ou …? Cette fois ils tournoient de leur vol cardinal dans mon champ visuel. L’une porte “PARTIR”, l’autre “FUIR”, une troisième “CHOISIR”, la quatrième “AIMER” et ces formes nominales du verbe découvrent à chacune, un visage. Visage et Verbe liés en Vol.
L’allégorie comme un sésame tourne sans peine et sans clé. Elle travaille l’espace intérieur et le libellé se délie à chaque consonance. Ce qu’elle professe, ne s’entend pas forcément. J’ai sur les mots une écoute de Cassandre “amusée” pour avoir prêté l’oreille aux mots. Concaténation pour se libérer de ses oripeaux. Je garde de mon temps à genoux, un goût immature pour le lyrisme religieux, la mythologie, les contines. Il alluvionne ma mémoire, abreuve mes sens. Il capte une énergie rémanente qui assemble mon être sous l’éclipse d’anciennes croyances. Et le sérieux du propos entreprend des chemins buissonniers pour faire ses classes. Digressions salutaires où se faufile un souffle. Je croyais poursuivre des histoires. S’imposaient des visages sillonnant mon corps en friche. Syllabe après syllabe, je retournais vers eux. Le soc des mots entamait l’enfoui, décomposait les souvenirs. Je résistais. Mon corps traversé de brûlures s’arc boutait sur des visions. Plus je regardais les mots plus je percevais le puisé, le refoulé. Il y a ceux que je cherche et ce que je cherche et la différence des deux lettres pointe le rébus de trois autres dont je n’avais su que faire.
Face au don. Interdit, j’avais été.
Et chaque constat opérait un k-o, une remise à zéro, retour à la case “campo santo”, cette entrée dans la vie par l’EXIT dont le sceau silencieux scellait l’intrusion de la troisième consonne dans la “v.i.e.”. Une lourde pierre pelliculée de larmes à l’L rabotée, comme tombée du ciel, trop lourde pour être prise.
Et mon esprit comblait sa frayeur de ses parades RANTANPLAN, constructions hâtives et nécessaires, diluant l’indélébile dans des arrangements de circonstances, cautère sur le bois quand : l’hallali.
Ainsi me lie-je au réel.
Dit-version : “-campo santo-”
Ouvrir les yeux. Champ ceint. Cyprès. Christ en croix crucifié à l’infini du regard. Image disséminée dans la mémoire précoce. Litanie pour légende : -”Sa vie donnée pour..., <>. Dans ce précarré de la culpabilité, pesanteur du silence. Nel pomeriggio, juste après le zénith, elle allait pleurer devant le caveau familial : Pietro. Rectitudes des allées, l’inexorable aligné. Architecture de la plainte. Fleurs en vase. Coupées. le jardin des fleurs coupées. Et le visage “Kyrie Eleisson” de grand mère réclamant sa délivrance : “voglio morire”. J’étais sans volonté. Je recueillais les mots et les fleurs putrescentes que j’allais jeter au bout de l’allée, le temps que séchent les larmes. Chaque pas lestait mes pourquoi de l’écho érosif et me faisait absent parmi les absents. S’épelait le dimanche. Seppellire. Se recouvraient aussi mon origine et ma langue.
Lapidaire. Tout est dit. L’esprit médusé ripe sur cet univers de marbre, de secrets murés, de corps en peine, de corps en représentation dans le périmètre des exutoires. Mon profil de Vesta, gardienne du feu, gardienne des larmes. Feu la vie. était ce aussi limpide?
La généalogie de mes manques se rit de mon intellect.
A rebours, ce n’était qu’un conte. Il m’endormait. Avec la peur, cette peur que portent les mots, que l’on appelle -sens-. Et le credo de la nonna m’entrainait dans le labyrinthe de l’inommé. Mon esprit simple inventait un jeu de cache -cache entre les tombes dans une singulière improvisation : pour en sortir. “Voglio morire, voglio morire” entonnais je à tue tête, qui devenait mon hymne à la joie quand grand-mère entrait dans la danse. Ses bras battaient l’air à contre courant de ma fuite avec une vigueur inversement proportionnelle au murmure insistant -”zitto, staï zitto”. son corps , cep de vigne enraciné à sa terre offrait une ombre agitée sur le marbre fleuri. Je cultivais cette colére qui me faisait à chaque fois exulter, gommant un instant le chant de la plainte dont les paroles m’échappaient.
Enfant déjà, j’étais très vieux et sans sagesse. J’attendais. J’étais dans le temps de l’attente. Un non-lieu en forme d’innocence : d’ingénuité. “Attends-là!”, souvent j’attendais, le portail franchi devant deux grands cyprés et les premières tombes. et mon regard s’opacifiait sur la réalité. L’esprit du cimetière officiait ; le silence entre sanglots et brise des arbres, les senteurs âcres des fleurs fanées parcheminaient ma peau d’un devoir de patience. J’attendais fixant de grosses pierres gravées dont le tracé de chaque lettre gardait ses secrets qu’entrouvrait parfois la voix traînante de grand-mère : -à notre soeur bien aimée, -à notre époux fidèle- et qui sitôt s’évaporaient. Mes yeux suivaient son regard, le scrupuleux cheminement de tombe en tombe
et ce dialogue secret qui se détachait de ses lèvres. Deux mots, deux mots la rappelaient de caveau en caveau, lui murmurant une promesse. Elle se penchait chaque fois sur la tombe, retouchant l’asymétrie des vases, arrachant des brins d’herbe, aux aguets comme pour surprendre chaque syllabe; Ils étaient là, toujours là et grand-mère acquiesçait de la tête à leur impératif, se redressait sans les quitter des yeux et dans l’espace de ce mouvement, la promesse devenait certitude. Sa main gantée d’un mouchoir pouvait effacer la marque de ses dernières larmes. Elle se retournait et ses lèvres livraient la conviction muette qui emportait son regard sur l’étendue silencieuse. Elle pivotait comme la petite aiguille d’un cadran de montre. Et ses yeux retrouvaient le marbre familial. Les larmes se reformaient à ses paupières, noyant sa certitude. Et le flot des affres la repoussait à la recherche de l’englouti.
J’attendais, gravillon parmi les gravillons, indifférent aux murmures des autres visiteurs, conquis par l’immobilité jusqu’à ce que son visage, de mon regard s’approche et me retrouve. C’était un instant de bonheur. Mon esprit ignorait ce mot, mais il aurait nommé ainsi sa présence. Des pensées qui avaient accompagné son périple entre quête et oubli me revenaient. Je mimais le poisson rouge, ses yeux se plissaient : “mi prend’in giro birbone”, sa main m’attirait contre sa blouse noire, mon regard se perdait dans le ciel cherchant quelque oiseau. Je fermais les yeux pour effacer l’autre vision. Ses bras m’enserraient de toute leur vigueur contre son corps hoquetant de nouveaux sanglots. L’étau se relâchait et se resserrait articulant sa lancinante confidence ; “un’giorno sapraï”.
Le message fondait. Glace et plomb dans mon entendement, scandé par l’emprise. Je dégageais ma tête. Ses larmes noyaient ma crainte. Je tendais un mouchoir qu’elle portait à son visage et s’imprimait toute ma confusion. Nous faisions quelques pas jusqu’à ce qu’elle donne le signe du départ en portant la main à son front avant l’immuable génuflexion. Nous retournions vers le lieu sans repos. Dans le ciel, il n’y avait pas d’oiseaux.
Attendrissant!
Ne suis jamais sorti du campo-santo. Mon esprit s’est soumis à cet espace hors du monde. Chétif, couard, pétrifié par le credo monocorde, maudissant la vie, ce credo réclamant la mort. Epouvanté! -Voulai être épargné- et la peur, tuteur sans visage me glissa dans une posture d’absence, d’exil, dans ce no man’s land où il était écrit une invitation : “ici repose”. Présent définitif. Le temps familier livrait mon corps à une nonchalance gourde, épuisante et comique.
Grand-mère repose avec son secret : antinomie. Nous avons marché côte à côte jusqu’au bord de “Lethé”. Je remplissais le verre de rhum, au verset “mi devi la vita” et j’écoutais “stabat mater” devant ses fantômes. J’avais été préparé. Sa plainte emplissait ma mémoire de son poison familier et la fin n’était pas de m’immuniser. Grand mère repose. Son silence pour linceul. N’étais pas préparé. Seulement ébloui par trop de lumière. Et l’oubli comme une eau de vie salutaire irriguait mes pas faussement hésitant vers la crédulité. “Sei un’ Tosello” disait-elle devant la tombe. Les mots cheminaient de ses mains à mes avant-bras, montaient jusqu’à mes tempes, cadencés comme une escouade invincible. Je souriais. Ma reddition. Ainsi livrait-elle bataille et je n’étais que terrain de campagne.
Grand-mère repose. A mes avant-bras sa dernière supplique. Restais sans voix. Pèrenne incompréhension. Ses doigts labouraient ma peau pour raviver semences enfouis, appelaient mon regard pour y guetter “le déposé”. Hagarde, lèvres au bord de l’aveu et mon silence comme un dédit de la dette ouvrait son chemin sans retour. Grand-mère repose. Fut accompagnée-à sa dernière demeure”, cinquième place dans la sépulture. La cérémonie avait duré un quart de siècle et j’étais sans âge dans un monologue aride, bouclé sur le non-dit.
J’ai oublié.
L’ivresse m’a porté loin du havre menteur. Je n’allais plus au cimetière. L’eau de vie charrie de méandre en méandre le démenti. Erodé, roulé. Dans le delta, l’homme lige di lignage est saisi. Atterré : “ô ces ans”. Son nom, E.T Légion claque comme un pavillon jaune au mât de la galère : -ancienne mythologie. La vindicte dissémine au présent antérieur une haine de lui-même, de tous les instants. Le passé composait une trame criante, inouïe. Imparfait : il n’entendait pas. La scansion suture la blessure. Cherchai la ville / Ur : sans rire, ignorant l’Abraham. Rébus de l’être. Arrivé au port, il s’effondra à deux pas de la porte.
-Mais ceci était une autre histoire.-
Ma vie comme un hiatus : “il alla à Paris” (c.q.f.d, petit Larousse 1992, p503) bien de années après. La minceur du fait en filet s’écoule. Les mots se dérobent et laissent à nu. L’humour défectueux. Ficelé dans des locutions de circonstances : -dans les miroirs mon image me glace-. Le mental momifié dans ce voile sciemment jeté, le mental irradié de ces regards qui se délectent de votre ignorance, le mental saturé d’un insensé pourquoi étire son impasse en dièse irae.
L’écrin de l’anathème en forme de raison d’être se referme.
Vinrent les mots, sourd contrepoint au silence. Abrupts, imprécis, profilés de la plainte, profilés de la peur, tourbillons saumâtres cherchant le large sur l’écran-page. Prirent place dans la mémoire. S’alignèrent dans une chronologie approximative, essaimant à fleur de peau un bourdonnement polysémique dont je ne retenais qu’une bienfaisante vibration me disant ma chance.
Je poursuivais. Le récit s’enhardissait élaguant le non-dit. J’étais surpris. La vie me souriait, très tôt elle m’avait souri. Au parage de celui qui va mourir. Restais sans voie. Le flux des mots écumait l’imposture des souvenirs expiatoires. -La vie était venue à moi-. Hardie assertion que mon corps-poulpe convertissait à intervalle régulier en encre rouge. Et mon esprit traduisait: “tu es vivant”. La sonorité des mots ne confortait que mes penchants d’éternelle victime. Ma carapace affaiblie par l’hémorragie devenait perméable à des désirs de steak tartare. Je savourais le paradoxe de la viande froide et épicée, décorée de son oeuf lové dans le décolleté de la coquille. Jusqu’à l’écoeurement. Les mots mènent aussi à bout. Devins secret, cruel, injuste envers ceux qui me tendaient la main. Devins ce que j’exécrais. Devins ce que j’étais.
Je tais tout.
M’effondrais, corps à l’horizontale sur un divan, léger, si léger.. J’avais 40 ans. -Has been- sans avoir été. Mon être dinosaure se désagrégeait dans des feulements récriminateurs, vains et nécessaire qu’écoutait un homme prénommé Paul. Il était psychiatre. La dénomination inscrite sur la plaque en laiton de la porte de son cabinet éveillait une idée de “port-salut”après l’errance. “I was ill”. L’évidence du mal être sans nom pour moi s’appuyait sur ces consonances étrangères et offrait à ce statut de malade, le point d’ancrage momentané et intense où ma pensée défiait son principe de subsistance. Sortais épuisé de chaque séance. Euphorique ou brisé, rattrapé par l’oubli et mon corps réclamait la fuite, la translation radicale, qui se limitait à des courses aller-retour entre deux arrondissements. Essoufflé, courbaturé, les articulations endolories, les poumons-terre brulée, mon corps cherchait un passage et livrait un check up édifiant sur ses rigidités. J’apposais le mot folie à cet état. Ce condensé de mes frayeurs donnait à mon regard une acuité intérieure qui érodait tout azimut. Les mots délétères s”amoncelaient, marne inconsistante, malléable ou friable sur le divan.
Paul assistait. Sa longue silhouette, debout ou assise, formait des arabesques interrogatives et rassurantes. la fragilité qu’il témoignait n’était peut être que la mienne? Le doute me travaillait. Devais rester sur le qui-vive! Les séances se succédaient, les semaines passaient, je guerroyais dans l’abstrait et mes anges me guidaient noir sur blanc vers des rives jamais atteintes. Ils étaient morts. Ils étaient là dans mon esprit esquissant leur invitation à la danse, à la vie, par petites touches. Leurs préceptes me brusquaient comme leur vie m’avait secoué. “Ne te mens pas, ne bidonnes pas, ne renonces pas, ne t’esquives pas”. Les paroles subliminales dardaient X -RAYS sur mes compromis, mes hésitations, mes indécisions.. Lazare : restais sourd. Ma bouche ne s’ouvrait que lorsque mon corps retrouvait le divan. S’échappaient des borborygmes valétudinaires. Et Paul écoutait, conférant à mon chaos un baptême inattendu. L’immersion donnait à ma voix des tonalités caverneuses. La distorsion pointait l’abîme entre porter plainte et penser. Vertige assuré. Griffonnais sur un papier “qu’est ce donc qu’être un homme” peaufinant le point d’interrogation comme un ultime dépouillement. Le message précieux en poche ne me quittait plus.
Ce jour où je t’écris, je sais que je vais mourir. Singulière formulation d’une bonne nouvelle. Les mots ainsi me viennent pour exprimer le présent. Dans ce temps si impalpable à mon être en résistance dans le cimetière de sa pensée. Je sors d’un confinement, porté par des mots comme un souffle gonflant la voile. Des mots que je fais miens et qui signent déjà d’autres épreuves. Des mots qui m’emportent et chavirent craintes et alibis si ancrés.
Je suis vivant, j’écris. L’attestation cingle la page comme un manifeste. Elle inaugure ce que j’ignore dans cette tension d’un agir impérieux pour s’éloigner d’hier. Sur cet esquif, mes sens s’activent, surpris de l’acceptation. La transition opère du verbe au corps son tempo. Je m’accorde.
Nous sommes le 30 avril 1995, ta naissance remonte à quelques heures, je relis une chronologie du temps d’avant.
2 septembre 1994
je te tutoie dans ce mouvement joyeux des doigts sur un clavier, tu existes dans mon esprit et en processus dans le corps de Severine. Les mots pour parler de toi qui est encore loin d’être toi demeureront ici imprécis. Le dialogue entre nous viendra plus tard mais la magie des mots permet de commencer dès à présent à t’informer sur tout ce que tu vas découvrir.
Par exemple, ce jour, Séverine et toi avaient pris l’avion vers Madrid et je tape le début de cet écrit d’un sixième étage d’un immeuble parisien dans le XVIII arrondissement. Tu vas naître dans neuf mois et tu liras tout cela des années plus tard et tu riras de cette démarche comme je ris de joie, pensant à toi, à Séverine que je ne connaissais pas six mois plus tôt.
Je me suis décidé à t’écrire pour apprécier ce temps nouveau, offert avec ta venue. Et cette correspondance aléatoire mue par le plaisir met mes sens à l’ouvrage.
Dans ce prisme ma perception porte le faire.
Je sors d’un bannissement après 42 ans. Ne suis guère avancé. Profil bas. Mais sentir le plaisir irriguer mon être m’enchante.
Avec ces mots, je viens à ta rencontre, j’imagine ton regard, j’imagine ta surprise les lisant, j’imagine ton ironie, ta critique et j’ai suffisamment de joie en moi pour prendre tout.
4 septembre 1994, dimanche
je date les incursions sur ce fichier mais tu te rendras compte que la chronologie de ce qui suivra restera en désordre. une des raisons est que la plupart des protagonistes que tu rencontreras me sont actuellement inconnus ou n’imaginent pas ta venue. Je date aussi pour moi-même tant ce qui est au départ un monologue décousu et spontané cherche aussi sa voie. Je deviens plus attentif à ce qui m’entoure, à ceux que je côtoie, projetant ta faim de découvertes et tes futurs pourquoi. Des mots reviendront souvent avec lesquels tu te familiariseras car si nous utilisons un langage commun, notre expérience, nos sens les charges de nuances. Exprimer que t’écrire est un peu “fou” peut être entendu au sens de surprenant, extravagant, déraisonnable. La démarche me surprend et m’incite à anticiper cette relation qui advient. Son premier effet secoue la banalisation, l’assoupissement de ma perception. Je pense à ta naissance, à cette irruption et ce monde se met en question. Je pense à ta surprise, à ce sentiment si particulier de découvrir, les objets, des gens, ton propre corps dans ce statut en relation. Le moment où tu te dresseras, où tu diras ton premier “je”, ces temps détonateurs de ton envol irrémédiable. A ces moments, j’apprécie combien certaines fois il faut se montrer déraisonnable tant mesure et raison seraient castratrices de ce rendez-vous avec l’être dont l’existence inimaginée suscite déjà ma jubilation.
7 septembre
Séverine a du rentrer de Madrid et toi qui n’est pas encore toi : id/aime.
Je mêle parfois des langues qui m’enchantent. Il me faut des sons et des rythmes hybrides pour écrire et puiser au souvenir d’une tradition orale qui m’a bercé.
Souvent je te parlerai d’elle tant si souvent je lui écris de solennelles invocations, étonné de sa présence. Et tu prendras les mots qui te sont nécessaire pour inscrire ton propre regard sur elle, qui devient ta mère et sur toi : sur moi aussi.
Là, je la regarde à l’intérieur de moi, à un millier de kilomètres d’où elle se trouve en ce moment même. Et savoir son existence m’apaise. Et l’éloignement comme un poids m’étouffe. Je cherche du souffle dans des mots. L’assertion défie l’illusoire de la proposition sans se préoccuper de la blessure du manque.
Je regarde l’inattendu. Sans E : plus qu’un qualificatif. Elle est l’inattendu, comme un messi/mais si advenu. Une enfant au fond joyeux, un esprit au combat, une femme dans toute sa sensualité. Elle te surprendra aussi, sicuro et tu en riras. Je n’hésite pas à marteler ce verbe “surprendre” si agréable et si essentiel.
25 septembre 94
De retour à Paris après bref séjour à Saint Blaise auprès de Séverine.
De plus en plus je ressens combien écrire marque ma rupture avec mon monde ANTE. Mes pensées embryonnaires cherchent sur le support écran l’épreuve de leur existence. Je pense à toi sans écrire toujours et quand j’écris je dépose les mots qui déjà nous relient et ces deux mouvements me sont nécessaire pour savourer ce qui advient et c’est toi qui advient.. Je ne suis pas un pédagogue ; mes propos n’ont pas pour finalité de t’enseigner les arcanes de la vie. Je sème voyelles et consonnes comme autant de pétales de mille fleurs pour te souhaiter la bienvenue et tu humeras, tu danseras comme l’on danse de joie ou pour atteindre cet état de conscience unifiée, pour combattre.
le même jour au soir :
Celui que je suis.
Cela peut s’entendre aussi du verbe suivre!
J’aurai 43 ans à ta naissance et je commence avec toi la troisième séquence d’une vie “queer” : <>. J’aime bien ce mot. Tu remarqueras que les gens sont tentés de se définir ou de cataloguer autrui par le métier ou la préférence sexuelle. Ce n’est pourtant là qu’une annotation partielle de leur être, de leur relation aux autres, rôles parmi d’autres rôles, masque sur tant de masques. C’est probablement la difficulté à se définir à parler de soi ouvertement, à dessiner les contours de cette fameuse identité.
Je n’ai jamais réduit mon être à un faire, à un métier. J’ai toujours privilégié les êtres, leur rencontre. L’urgence d’un partage : être auprès. Quant à la préférence sexuelle : c’est aimer (même mal) qui guide mes pas. J’ai aimé des garçons et surtout des filles et le mot traduit des élans toujours singuliers. Pour cette raison et pour d’autres sur lesquelles je reviendrais, j’utilise le mot <> pour illustrer mon rapport à l’existence. Dans mon mental, ce mot fonctionne comme un questionnement dans ce qui trame l’imprécis de l’existence, du processus de nos engagements, de nos engouements. Je te livre du parcellaire, de l’indéfini, fil multibrins de ces années qui me lient et me délient. Je m’attache à des mots. Dans ce qu’ils révèlent et dans ce qu’ils masquent. Ils sont matière. “Virus” pense l’écrivain américain William Burroughs. Ton existence procède d’un groupe de mots, flashes, coups de semonce.
“Je deviens une femme”. D’entendre Séverine les prononcer, le visage radieux, illuminé, surpris de leur écho a changé mon existence. Intellectuellement, psychiquement, amoureusement et l’amour est un trait de la connaissance. Je n’avais jamais ouï l’affirmation dans la bouche d’une femme, peut être par inattention tant chaque être formule à sa manière cette quête d’un devenir.
Et la séduction de ce dire m’incita dans l’urgence à la connaître, à l’approcher à l’écouter : observer une femme advenir;
Mon esprit, graine ingénue dans sa promptitude à cultiver l’attente guettait la spore qui féconderait. Disposition étrange à ne pas forcément reproduire.
Les mots composent parfois d’imprévisible bouquet.
J’étais à une table de restaurant face à la mer. Ma main nerveusement jouait avec une enveloppe dont le contenu attestait d’une nuit sans sommeil et Séverine parlait d’u voyage aux Seychelles , les paysages en surimpression dans son esprit livraient leurs couleurs de paradis que le roulis de la mer sur les galets, si proche à mes oreilles, agrémentait. Et bourdonnait dans mon esprit cet ex comptoir des Indes depuis toujours à l’horizon de ma curiosité partagée entre ces îles et la côte Malabar. Sa voix doucement poursuivit le voyage vers l’univers blanc de la désolation : grossesse...spina bifida non diagnostiqué....mort-né, les tympans assourdis, tout mon être semblait appelé à se retirer. Ma main sur l’enveloppe tentait de masquer sa confusion sur son obscénité. Je l’avais trop vite avancée déjà dans le chapitre jouissance. Je m’en mordais les doigts. Ou plutôt ces derniers s’employaient à escamoter le message en retournant la face qui indiquait le prénom de la destinatrice. La sonorité de deux syllabes intrinsèquement mêlées me dissocièrent un peu plus. Leur consonance me projetait dans une sphère cinéphilique qui me laissait muet. Je fais un effort. “A quel film de Mae West, pensiez vous?” - “Aucun, Mahé est le nom de l’île” ponctua la narratrice. Ma main avança l’enveloppe comme libérée. “Avec un H”, la locution coulait en moi comme une libation, je laissais ses yeux découvrir l’orthographe de l’émetteur au dos de l’enveloppe. Demeurant en apnée dans ce périgée à ma singulière identité, je renvoyais illico quarante deux ans d’imagination au clou et projetais les milles nuits à venir que le sésame invitait : sans le moindre doute sur l’appel et le sens..
Il ne me restait plus que quelques heures avant mon retour à Paris pour la convaincre de l’idylle incontournable.
Le souffle de Shéhérazade fit le reste.
Je t’écris cela réfléchissant à ma future première rencontre avec ceux qui vont être tes grands-parents maternels. Nous ne nous connaissons pas, ils ont souhaité merencontrer et pour moi ce geste est louable. Je ne présume pas de ce face à face, je devine qu’ils sauront t’accueillir et prendre leur place dans ta mémoire, transmettre cette part d’eux que tu sauras saisir. Pour cela, ils ont déjà mon respect.
3 octobre 1994
tu les prénommeras Nadine et Gérard. Ils se sont présentés plus solennellement : “Monsieur et madame de Sainte Foy”. Nous avions rendez-vous dans les salons du Novotel de Versailles et mon regard sur l’architecture de l’endroit cherche des pistes dans le mental de celui qui choisit un lieu plutôt qu’un autre. L’endroit aseptisé dans cet environnement de boulevards simili haussmaniens, larges lignes de fuite distillait tous les artifices d’une modernité surtout empressée de boucler des affaires. Et le monument aux morts balisant un rond-point voisin codait d’un lapsus kitsch ce périmètre historique.
Ils se sont avancés souriant, Nadine devançant Gérard. j’avais un bouquet de fleur de lys in mémoriam à cette particule sexy de sainte Foy et je me suis mis à bredouiller une phrase incompréhensible. Nadine souriait toujours et je ne cherchais qu’à oublier mon improvisation trop préparée. Nadine a lancé la discussion. J’observais son visage, les circonvolutions de trois chaînes dorées à son cou. J’écoutais la scansion déterminée-je-n’irai-pas-par-quatre-chemins, j’avais devant moi la mère de ta mère et je mesurais l’enrichissement du rôle dans la panoplie de Séverine (et tout cela tu devras le découvrir par toi-même à partir de ta propre expérience). Souvent dans une discussion, les personnes parlent d’un même sujet mais à des niveaux d’implications différents. Si on ne fait pas attention, on contribue à des faux débats, des quiproquos, des frictions.
J’écoutais intrigué ces mises en garde à mots feutrés, tentant de saisir des traits de caractère au détour d’un argumentaire de bon sens.
De cette relation avec Severine qui initie ton existence, je choisis pour principe de ne m’en remettre qu’à elle. Il n’y a que son avis qui fera sens dans mon esprit. Bien sûr , tu ne manqueras pas d’intervenir, de questionner et ton point de vue aura son poids mais il se situera à un autre niveau. Cette sorte de théorème sur les relations sera souvent présent. Je le formule ce jour par ce que sa limpidité m’apparait après cette rencontre pensant aux déclarations de ton grand-père, à ses préoccupations sur l’avenir de sa fille. Je ne suis pas capable d’évaluer une personne sur une rencontre. Je lui trouve un certain courage à donner à voir une part de lui. Peut être ai-je à retenir quelque chose, à adapter à ce futur où l’amour,- la rencontre amoureuse avec l’autre- sera ton épreuve?
Le voile qu’il levait sur sa vie faisait par moment pétiller ses yeux bleus, comme si le désir d’être enjoué le chatouillait. Il pouvait être rieur. Je me demandais quel enfant, il avait été et lui s’interrogeait sur son rôle de père et m’interrogeait. C’est un être pudique. J’entends par là que tout en étant direct et en cherchant à avoir des réponses de son interlocuteur, il ne glisse pas dans la provocation ou le style réponse à tout. Il est plus subtil et savoure en s’installant confortablement sur son siège, la réaction de l’autre.
Tu comprendras que je ne fasse pas un portrait plus élaboré. Il est préférable que tu découvres tes proches par l’exercice de ta perception et la palette de tes pourquoi. Tu sauras même leur composer des couleurs ignorées.
Il ne m’importe pas de faciliter cette découverte.
J’aime à penser que nous sommes des sortes d’indiens, -pisteur apache- et les traces passé-présent comme autant d’invitations à sortir de nos réserves.
Ce qui est sûr est que je choisirai des lieux plus stimulant pour nos esprits en confidence particulière.
6 octobre 1994
j’écoute un CD du groupe R.E.M -Half a world away-.
T’écrire, me connecter à ta pensée en devenir, à ton regard me rend plus exigent et par exigent, j’entends cette prospection de l’esprit dans l’imprevisible. Se recompose ma perception du monde en parallele au processus de ta venue au monde. J’avance vers de nouvelles «terres» en silence. Un état pionnier. Les conquêtes sur soi- même sont de même nature que toute découverte. Je pars à la découverte de moi-même. Je te regarde comme l’on cherche l’étoile polaire pour tracer sa destination dans ce périple où la rencontre de nos êtres borne mon horizon. N’oublie pas ton être pionnier. Tu t’avanceras comme les pionniers, tes sens et ton intelligence pour défricher et ce monde t’apparaitra violent et chaotique et tu aligneras les mises en question avec raison.
Ta liberté dépend de cet exercice complexe et subtil de tes sens, de ta mémoire et de ton intelligence. Ta liberté s’immerge dans ce souffle vital de la confiance en toi, une confiance dont il te revient de veiller au dosage au travers de tes expériences -réussite/échec-.
Le soleil d’automne se lève sur Paris, ce jour. Je vais peindre une pièce de cet appartement et la peinture sur ce mur composera un écran nouveau pour ces pensées baignées de ta présence.
12 octobre 1994
Séverine à Paris, Séverine repartie à Nice. Séverine, toujours en mouvement. De l’intermède, je retiens une Séverine gourmande, dévoilant la confiture de coing qu’elle a faite. Ou tartinant sur des tranches de pain grillé du foie gras «recommandé pour la femme enceinte». Ce souci de soi est souci de toi dans ce partage organique. Tout à son être mère, elle s’initie, grappillant au détour de sa mémoire une coutume de grand-mère, qu’elle appelle «bonne maman».
Des gestes simples : elle sort de son sac de voyage la laine et les aiguilles à tricoter et entreprend ton premier vêtement dont les couleurs multiples trament ton premier arcobaleno. Je l’observe, intrigué par cet exercice qui dépasse l’acte de tricoter et qui la plonge dans un calme et une sérénité de l’esprit. J’aimerai trouver cet état dans un faire.
Et tu seras surpris(e) de vérifier son sens de la perfection aux antipodes de mes à peu près.
17 octobre 1994, lundi
Souvent je te parlerai de ce lieu où tu feras tes premiers pas sans confondre ce qui est ma mémoire et ce qui sera ton expérience. Je le nomme «19» et au moment où j’écris nous n’y résidons pas encore
Je n’imaginais pas qu’un enfant viendrait arpenter de ses cris et de sa vitalité le réceptacle de la plainte. Mon impasse. Je n’imaginais pas rencontrer Séverine. Ce lieu qui te revient, mérite une greffe radicale qui épouse enfin l’azur et la Méditerranée et s’ouvre à l’hospitalité. Ainsi seulement il sera digne de te recevoir. Ta naissance annoncée est déjà son risorgimento. Il attend tes cris, tes courses, tes jeux, tes premières rencontres. Il attend ton entrain, tes joies, tes engouements. Il est prêt lui aussi à devenir une parcelle de Méditerranée changeant de siècle sous ton regard et accueillir ton empreinte.
Je sais combien ceux qui m’ont précédé, te souhaiteraient la bienvenue tant il est temps que cette parcelle soit rattachée à la vie.
30 octobre 1994
Je sais ton prénom et nous ne savons pas si tu es une fille ou un garçon.
Pour toi deux syllabes. Peut être est ce la musicienne en Séverine qui a défini le critére? Elle a retenu Anna si tu es une fille et j’ai d’emblée adhéré. La consonance trans-nationale t’aidera à glisser d’un pays à l’autre. Ana avec un N signifie en arabe «je suis». Tu entendras ton prénom comme il te plaira. J’ai l’intention d’y accoler un nom de ville et ce sera Venezia et ton imaginaire s’inventera des rendez-vous avec cette ancienne ville libre, lieu de départs, d’échanges, de rencontres, trait d’union des arts, des affaires, lieu des entreprises au sens large.
Un lieu dans le nom ouvre plus que la promesse d’une destination, c’est le terreau d’une quête imprécise et salutaire, le cap d’une curiosité. Entre ton nom et ton prénom, tu auras mers et océans pour dériver tes rêves et tu sauras en jouer pour atteindre tes ports d’attaches.
Si tu es un garçon, tu te prénommeras Hugo et cette histoire de ville, cette présence de Venezia est là inscrite dans ton prénom même , en mémoire d’un dessinateur magicien, Hugo Pratt et de son héros Corto Maltese. Il te parlera d’une époque révolue et te donnera le gout du voyage intérieur ou planétaire. Tu pourras entendre aussi le nom d’un écrivain immense et je t’apprendrai à ne pas être intimidé, à faire confiance à ton langage, à tes pensées pour naviguer dans tes choix. Chaque génération refait le monde, travaille à sa maniére à l’édifice de la pensée. Tu côtoieras tout l’hier de l’humanité, tu voudras comprendre, critiquer, créer et pour faciliter ton action, je te glisse ces mots du poète américain Allen Ginsberg :
«Abolis la peur et la honte devant l’intégrité de ton expérience, de ta langue et de ton savoir...»
Un prénom peut apparaître comme les prémices d’un programme parental. Dans mon esprit, il s’agit avant tout de quelques mots : plaisir, curiosité, ouverture et j’espère que tu définiras toi-même ceux que tu veux adjoindre dans ta vie.
Ce soir, je me sens avancer un peu plus vers toi. Ce soir loin de celle que j'aime, je sens mon être irrigué par la pudeur, la sobriété, la cohérence d'un être qui devient mère, femme-mère et son amour me parvient à la pensée de ces prénoms et je veux trouver plus que des mots pour elle qui te porte : jusqu'à moi.
11 novembre 1994
Enfant, je goute le plaisir de cette interpellation avant de prononcer ton prénom.
Enfant, ce 11 novembre toujours à Paris et un peu plus près toutefois de me rapprocher de vous deux. Cet appartement presque loué maintenant et mon esprit déjà dans cette autre vie à vos côtés. Séverine est à Saint Blaise. Repos bien mérité. Il y a 8 jours, vous preniez l'avion pour venir ici à Paris, vous avez passé toute une journée dans un salon professionnel en guise de distraction.
Ta mère, toujours partante pour optimiser son temps et profiter de l'opportunité de ce voyage. Severine t'initie à un devenir globe trotter. Elle ignorait que son retour serait plus tourmenté en raison de la fermeture de l'aéroport de Nice. Cela t'a fait expérimenter le déplacement en car. Et le lendemain, vous avez fait quelques six cent kilométres, un aller-retour Saint Blaise/Nîmes .
Ainsi est Séverine, tu le sens, tu le verras. J'ai écrit comment elle se détendait en tricotant et tu peux deviner comment elle régénère son énergie en n'hésitant jamais à dormir, ne serait-ce qu'un moment. Sacré son sommeil !
Elle t'apprendra à suivre les rythmes de ton corps pour y puiser des ressources enfouies et ce savoir-faire primordial recomposera cette énergie indispensable à tes expériences
6 h15, le 2 décembre 1994
Tu m'aides à me lever, tu m'aides à penser un autre mode de vie, fait de plus de concentration, d'exigences, d'une discipline intérieure guidée par le plaisir de sa finalité : cet échange privilégié.
J'écris dans un amoncellement prêts à être déménagés à Cannes.
Dernière semaine à Paris.
J'initie dans ce nouveau mouvement la démarche de t'écrire quelques mots avant de m'atteler à des histoires d'un autre temps. Il me plaît de sortir du sommeil et de laisser mon esprit non encombré des devoirs journaliers, entamer un tête à tête.
Cette idée de te consacrer un dialogue particulier à mis du temps à faire son chemin tant en 42 ans, j'ai pris cette habitude de reporter à plus tard : jusqu'à l'activité de penser.
J'écris un dictionnaire à portée de la main vérifiant l'orthographe, le sens d'un mot. Cette langue qui va t'accompagner dans ta vie, qui "t'ouvrira les portes de la perception", recèle tant de facettes. Tu entendras sa musique et tu croiras en sa simplicité et tu seras surpris quand viendra le temps de sa transcription. Et ses propriétés s'étendront quand ta compréhension aura appris à jongler avec les mots, à les choisir, allier des images, des paradoxes et avancer dans le feu d'artifice de tes sens. Le langage est un jeu et tu peux entendre aussi "je" pour chercher autre piste.
Jeu immédiat, permanent tant dans notre solitude qu'en compagnie. Ces mots qui deviennent phrases, qui font sens ou cherchent dans tous les sens sont notre première approche des mathématiques. Je me suis souvent laissé intimider par ces deux domaines, les délimitant dans une étanchéité qui stérilisait ma curiosité. Le champ des mots, c'est l'infini qui nous appelle dès la naissance à un exercice illimité et fécond de notre esprit : un chant épique à notre gloire d'être humain toujours imparfait et profondément vivant, éveillé et l'infini est intimidant, spéculatif , dérangeant pour notre esprit.
Et ce plaisir, tu voudras certainement le découvrir dans d'autres langues, car nous autres humains avons aussi cette singularité de la diversité des langues pour nous exprimer.
17 décembre 1994, samedi
5 heures du matin, une première , un nouveau style de vie, je t'écris du "19". Severine dort dans la chambre et je suis au clavier dans celle qui sera la tienne. Une échographie te représentant devant mes yeux. Hier chez le gynécologue, tu étais à l'écran bougeant jambes et mains dans cet espace qui est ton premier monde : in utero. Tu as 4 mois et demi avant ta naissance et tu te développés en symbiose avec la vie trépidante de Séverine. Tu es déjà dans son rythme : électrique. Son tempo est le bon, il conjugue penser et action et donne du relief au possible. Entends mes commentaires, non comme des vérités mais des intuitions, des hypothèses , n'oublies pas que je fais pas œuvre de journaliste ou d'historien en t'écrivant, je suis témoin-acteur
De ton existence, l'un des acteurs et c'est ton existence.
Mes mots sont un matériel, le début d'un sillon dont tu traceras les directions. Ces mots sont un acte poétique , étymologiquement , un faire dont la finalité est autant imprécise que ce faire : nécessaire.
Je suis heureux de m'être éveillé à l'aube de ta vie pour penser à l'aube de ta vie et ce plaisir, je veux te le dire comme une fondation de ce qui nous relie et initié ta liberté.
20 décembre 1994, mardi
Nous sommes entrain de réaménager l'appartement où tu feras tes premiers pas. La deuxième phase sera de refaire la salle de bains pour qu'elle soit plus pratique, puis nous réaliserons la décoration de ta chambre qui évoluera avec tes besoins et tes goûts. Et Séverine t'incitera à créer ton espace. Hier j'ai appris à faire mes premiers "palais des dames" et des cookies avec ce sentiment que je découvrais dans ces mélanges de farine, d'oeufs, de sucre, le b-a-ba d'un plaisir de vivre. Tu l'eprouveras avant tes 42 ans et tu sauras que ce n'est pas la moindre des choses.
Nous préparons l'arrivée d'Imor et ceux sont les fêtes de fin d'années. L'an prochain tu lècheras tes premiers gâteaux et je te conterai sans que tu comprennes une histoire féerique de rois mages. Ton esprit ne retiendra que la sonorité de ma voix qui raconte et tu sauras repérer cette musique et savoir quand commence le temps des contes. Quant à Imor, je le considère comme un de mes amis les plus précieux. Un homme. La solennité intentionnelle du vocable témoigne de l'empreinte en mon esprit. Avant de connaître Séverine je cherchais à savoir l'homme que je voulais devenir, par ce que celui que j'étais, s'effilochait, usé par les atermoiements et cette débilité de l'esprit nourrie par la rancœur infinie. J'ai rencontré Imor par un ami commun, Claude. Ils s'aimaient. Comme je n'ai jamais osé aimer. Si présents l'un à l'autre, si vivants et cette alliance consacrée par nulle institution était "l'être de noblesse".
J'appelle "être homme" leur indépendance d'esprit et cette ardeur à vivre : époux dans la tempête.
Imor habite actuellement à Stockholm en Suède, il fait du théâtre. Quand tu le rencontreras peut être vivra-t'il à Paris? Je sais qu'il sera toujours heureux de te rencontrer, de te parler de mille choses, de t'entrainer dans des voyages.
Je suspends l'esquisse et laisse à ta propre sensibilité, la rencontre.
29 décembre 1994
Enfant, permets moi ce soir, car c’est le soir, un soir de décembre, de te parler de Madeleine, ton arrière grand-mère. Oh juste un mot, pour ce plaisir de penser à elle, venue à pieds avec son mari Pietro, de leur Piémont natal dans les années 20, construire cet endroit que tu découvriras. Immigrés parmi tant d’immigrés, cherchant un lieu où vivre. Simplement vivre. Je n’ai pas connu Pietro et c’est Madeleine qui m’a élevé. Je pense à elle pour ce bonheur à venir qui est toi. Je pense à sa présence à mes côtés, à ses longs cheveux que j’ai toujours vu blancs et la musique plaintive de sa voix instruit toujours mon oreille sur l’insondable et cette gravité si équivoque pour un enfant rive l’empathie d’une émotion toujours vive.
Un adulte ne mesure jamais la perception d’un enfant, son attention. Un adulte croit détenir un savoir et se laisse trop souvent emporter par sa parole affirmative. Madeleine avait ses certitudes sur l’existence, sur ce qui devait être dit ou tu. J’ai si longtemps marché à ses côtés que ses paroles comme autant de notes mélodiques glissent une pulsation imperturbable, lente, régulière et durable. Elle se levait à l’aurore, toujours à l’aurore et tu auras cette chance d’entendre encore un coq chanter à l’aurore. Je ne sais pas si elle m’a communiqué ce goût de devancer le soleil mais ce qui était pour elle un impératif a toujours été pour moi un plaisir, un élan après les rêves.
Sa vie conjuguait un temps qui n’existe plus, un temps sans montre , rythmée par l’activité campagnarde, nourrir les animaux, nourrir l’entourage, entretenir la terre, la maison. Tu naîtras un siècle après elle.
8 janvier 1995
Les fêtes sont passées, la décoration de l’arbre de Noel confectionnée par Séverine est retournée dans les cartons jusqu’à l’année prochaine. Imor est venu comme un roi mage, nous initiant à un Noel suédois. Klog, akvavit pour accompagner harengs marinés et longues discussions nocturnes. Son amitié m’est précieuse. Elle est nourrie de moments qui scintilleront toujours dans mon esprit, de ce que je nomme : bienveillance. Ma chance dans l’existence est d’avoir reçu de quelques êtres, ce rayon si essentiel à mon existence paradoxale. Viendra le temps de les nommer et de te les faire connaître, ne serait-ce qu’au travers de la narration
Catherine, une amie de Séverine a pris le relais d’Imor, deux jours après. Retrouvailles après quelques années. Préposé à l’accueil, je suis allé l’attendre en gare de Cannes. Un signe distinctif devait me permettre de la reconnaître. J’avais retenu le mot fleur et j’ignorais s’il s’agissait d’un bouquet, d’une parure, d’un imprimé. J’entrepris donc de filtrer de la gent féminine. Non seulement je faisais chou-blanc mais les jeunes femmes dardaient des oeillades mi-ironiques, mi-agacées. Avec détachement, je les imaginais défilant pour un casting d’un remake du «Mépris». Je n’étais pas affranchi de ce film de Godard. Une part de moi était happée dans un sentiment hybride entre malêtre et être mâle. Lady initial BB avait trop bien tenu son rôle et je me sentais toujours piccolo, piccolo. Dans ce jardin secret, j’en oubliais le motif de ma présence qui s’agitait devant mes yeux. Petite fleur orange dans la main d’une grande fille brune, rieuse. La seule à rire de me voir avec un grand arrosoir à la main. «Mon arrosoir est vide» déclarai-je tout de go : «Cela tombe bien ma tulipe est en bois» compléta Catherine. Sa réplique gomma le triste effet des starlettes passé-présent. Je pris son sac de voyage réalisant combien cet arrosoir était aussi passablement encombrant. Elle devina ma pensée et je n’eus qu’à ajouter «la prochaine fois je viendrai avec sa photo».
10 janvier, mardi, 5 h 5
Je t’écris une longue lettre rythmée par des dates. Je l’appelle le «chronologue», néologisme pour un récit sur ce temps singulier. J’écris porté par une presque transe :l’excitation d’entreprendre un acte majeur pour moi. Cette approche «égocentrée» est probablement necessaire pour entraîner ma pensée dans ce processus concentration-élaboration. T’écrire me guide dans ma propre vie. Un agir sous ton regard imaginé. Je me prépare à ce devenir-père avec ma seule expérience d’enfant. Que ce rôle demeure pour moi un questionnement n’est pas plus mal pour être ouvert à notre relation.
Des lumières éclairent la colline de la «Californie», bougies d’un gâteau de fête dans le bleu-nuit, calme d’un monde et le monde est tout à l’opposé. Aboiement d’un chien inquiet dans le voisinage. Je me suis levé faire une tisane à Séverine secouée par un cauchemar. Ora adormentata. Suis resté éveillé pour porter un peu plus loin cette conquête sur moi-même. : écrire. Et défricher ce continent non répertorié d’un mouvement migrateur. Je viens d’un monde plat, peuplé de superstitions, d’épouvantails. Je viens d’un monde borné de honte, de rancunes et de NNN. Je l’ai habité par facilités et compromissions et écrire trace ma première rupture : accepter l’épreuve, accepter la vie. Et la vie vient aussi avec toi.
Nous allons entreprendre chacun nos premiers pas dans nos propres champs d’existence. Nous allons nous redresser, tanguer, tomber et continuer pour atteindre cette station debout. Ecrire me rapprochera de toi par cet exercice vigilant des sens. Ecrire, t’écrire sera travailler la qualité du lien d’amour et t’accompagner dans tes découvertes de l’existence. L’aube garde encore son bleu-nuit, il est six heures moins dix. Ce «chronologue» ne raconte pas tout ce qui se passe et tant de choses se passent dans l’espace-temps de deux ponctuations, que le recul est nécessaire. Je travaille sur mon nécessaire. Une confiance en moi : inédite.
13 janvier 1995, vendredi 5 h 15.
Ta future naissance commence à se savoir et suscite premières congratulations. Je suis heureux que des amis te souhaitent indirectement cette bienvenue. Ceux sont de petits gestes de bonne augure.
Les travaux dans la salle de bain ont commencé. Ce matin à l’aube, je t’écris avant de reprendre une nouvelle qui s’avance lentement. Ce choix d’écrire devient prisme de vie. La quête des mots va son chemin entre mes occupations de bricolage et les activités ménagéres. La lenteur demeure mon rythme. J’en ignore la raison, l’inhibition. J’assimile avec patience la conviction que mon écriture doit s’approfondir dans la connaissance de la langue française, sa syntaxe, sa grammaire : la technique. C’est le seul domaine où apprendre et plaisir se lient; Quant au talent, il vogue sur l’océan des incertitudes. Notre existence fonde ce langage, son rythme, cette scansion de la pensée, écho en nous de l’univers. Ecrire demeure pour moi une dérive vers l’être, une dérive extraite du refus originel de transmettre une origine. J’étais un secret à taire, par ce que ma mère, fille-mère était dans la blessure de l’abandon et du rejet. De celui avec qui elle m’avait conçu. Et de sa mère, vecchia nonna piemontese pour qui c’était une honte. Ma dérive phonétique -Au dit sait-. J’écris ce que je suis, pas à pas. Du verbe suivre et du verbe être. Et tu auras tes propres verbes à conjuguer aussi.
5 h 25
Séverine s’est levée à 4 h 50, besoin de boire une verveine, un réveil prompt, sortie d’un cycle du sommeil. Elle est revenue dans la chambre avec deux tasses, j’ai porté mes lèvres sur l’une mais j’avais besoin d’un café avant d’approcher le clavier. Elle a pris ma main et l’a posée sur son ventre. Ta présence semblait tapageuse.. Bientôt tu réclameras le sein et je te porterai jusqu’à ta mère. Je suis prêt.
J’écris des histoires qui de ma vie retracent des chaos. Cette impossibilité à engager son existence, à désirer, à vivre et mes tentatives de comprendre déclinent autant de processus de mystifications irrédentistes autour des origines. -Toute une vie consacrée à cela-. C’est ainsi, plutôt qu’ainsi soit il. L’absurde de l’intrigue se faufile entre les mots, déployant de séquence en séquence, une singulière topologie de la plainte. J’y greffe des lectures : «Poincaré essayait de résoudre un problème idéalisé à trois corps appelé «problème restreint de Hill». Celui-ci s’applique lorsque l’un des trois corps a une masse tellement petite qu’il n’affecte pas les deux autres mais paradoxalement ceux ci l’affectent. Imaginez un univers ne contenant que Neptune et Pluton et un grain de poussière interstellaire. Neptune et Pluton ne font pas attention à la particule de poussière et vous pouvez imaginer que celle-ci ne dérange pas beaucoup leurs mouvements. Ils pensent donc qu’ils sont dans un univers à deux corps. «Ah ah dit Neptune agitant son trident, c’est Newton qui a trouvé cela : j’évolue sur une ellipse!» Pluton agitant sa queue acquiesce et tous deux forment une ronde majestueuse autour de leur centre de gravité commun. La particule de poussière est de son côté tout à fait consciente de l’attraction gravitationnelle de Neptune et Pluton car ceux ci l’attirent et la baladent d’un endroit à l’autre. Elle évolue dans le champ gravitationnel en rotation formé par les deux planètes. Elle n’a pas l’impression d’appartenir à un système à trois corps mais se sent comme une minuscule bille roulant de-ci, de-là dans un paysage tournant mais fixe. C’est le problème restreint de Hill».
J’annexe à mon chant des énoncés d’un autre monde sans autre finalité que d’apprécier leurs frictions. Le sillon des récits entrepris pulse un mouvement périodique : obsessionnel. Et trace à sa manière, sa section de «Poincaré» («Dieu joue-t-il aux dés p 104-105) dont les «attracteurs successifs (p163) révèlent le saisissant : description d’impasse, de posture, d’imposture. L’itération de la trajectoire de l’existence en vient à projeter les mêmes glissements au parage de celui qui va mourir. Processus similaire d’une nouvelle à l’autre, quelques mots de cette récursivité en forme de glossaire :
-né/cécité : nom, masculin/féminin ; simple orthographe du contexte irradiant.
-Rantanplan : effet rantanplan ou quelque chose de ; corollaire/contrecoup de la définition antérieure, se reporter aux aventures de Lucky Luke.
-Campo santo ; topologie de la plainte, le chaos comme un cocktail servis glacé. La coupe est pleine.
-Sentiment de Judas : figure du traître-damné variante perverse du mythe prométhéen à l’orée de l’ère chrétienne.
-Glaciation : un effet des temps : fossilisation, autre effet. L’aperception du temps ne s’apparente pas à une sensation d’éternelle jeunesse ou d’éternité mais à un état de permanence, de non adhérence à la réalité.
-Chaos, état de la pensée dans l’aporie. Une date le 13 aout 1975. Ici commence le vide et aussi l’imposture comme forme d’alibi pour se préserver.
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Plus tard le même jour
Tu es un être humain du XXI siècle, un être de l’ére de la vitesse et ces mots ne prophétises rien de ce que sera ta quête. J’en suis intimidé. Je suis d’un monde qui n’existe plus que dans ma mémoire. Un monde clos et dépeuplé. Je l’ai parcouru mot à mot pour en goutter l’étendu et le temps s’est fait jour sans que je ne puisse rien saisir, simplement cette sensation d’une brise en mon être et une conjugaison au présent et à la première personne. Je suis celui qui va mourir par cette drôle de conquête du temps présent ; -vivre est le verbe-. Un recueil de nouvelles pour origine de la translation que j’initie.
Je pense à toi.
Ton esprit sera plus vif, plus alerter, ton savoir s’étoffera avec ton besoin de découvertes, d’expériences et le chaos de ce monde sera aussi une énigme proposée à ta pensée, à l’agilité de ton corps-esprit que tu auras exercé.
14 janvier 1995
Il est six heures dix, ce matin d’hiver, les étoiles dans le ciel promettent un temps ensoleillé et un peu froid, Séverine se lèvera à huit heures et ira à son agence de Saint Laurent du Var, je continuerai les travaux dans la salle de bains, j’écrirai une heure. Ce chronologue énumérera aussi de petits faits, fragments de vie.
2 février 1995, 5 h 30
Pendant les travaux : je poursuis.
T’écrire, écrire me permet d’engager la journée dans la jubilation ; une joie et une excitation de commencer par l’essentiel avant de glisser dans les tâches du quotidien. Séverine se repose. Ses journées sont longues, ta gestation est à son septième mois. Tu vis ses tribulations en toute ignorance et tu dois découvrir les effets du stress sur une femme active, une workaholick woman. Le soir je lui masse le corps pour détendre ses muscles, lui faciliter un certain repos. J’espére que ces massages te font aussi du bien. Tu envoies des signes en bougeant. Bientôt je te masserai aussi pour aguerrir ton corps, le rendre plus réceptif. Le massage est un dialogue muet, une reconnaissance de l’autre, un acte qui nécessite une grande concentration. C’est mon école de la concentration, comme t’écrire d’ailleurs. Aujourd’hui je vais jouer au plombier. Les travaux sont importants et j’ai envie que ce lieu soit plus adapté à ta venue. Le printemps est une très belle saison dans le Sud. Déjà les jours gagnent en clarté. J’ai accompagné Séverine à Nîmes avant-hier. Je suis admiratif de voir son aptitude à vivre sa grossesse et ses responsabilités professionnelles. J’aime à penser et à me convaincre que cet agir en commun nous transforme d’autant que nous les partageons et qu’il participe au verbe «aimer».
Ce soir nous allons à un concert de Cheb Mami, un chanteur de raï algérien. Cette musique comme un blues au rythme plus entrainant chante les joies et les difficultés de la vie et nous avons besoin de musique et de chants pour apprécier notre temps de vie, le ressentir et éroder tout ce que les habitudes engourdissent en nous. Veiller à la qualité de sa vie participe à ce respect de soi. Il me plaît de me le rappeler de temps en temps.
13 février 1995
J’aime poser ma main sur le ventre de celle qui devient ta mère. Sentir ta présence. Je n’ai envie que d’écrire cette phrase aujourd’hui et laisser la scansion me porter toute la journée. Il est cinq heures du matin. Je retiens dans ces mots une pépite de bonheur.
16 février 1995, jeudi
Hier nous t’avons acheté tes premiers vêtements, un moment plus symbolique que pratique d’ailleurs et vécu en communion. Comme un partage de ce plaisir qui vient avec toi.
Avec la vie vient la mort, la perte, le manque et dans notre for intérieur s’agitent d’antiques superstitions. Chacun s’avance avec sa quête et ses questions sur ce qui échappe à sa compréhension. Notre intelligence du monde favorise le désir de vivre, le désir de ces épreuves qui s’offrent à chacun de nos jours et nous transforment.
Ces mots un peu sentencieux sont à entendre comme ma propre recherche, tant sur les dimensions de l’existence, ma pensée fut longtemps murée. Je te lègue déjà la réflexion d’un penseur qui m’accompagne : quelques très beaux livres de Daniel Sibony.
17 février 1995, vendredi 6 h.
Enfant, je regarde ta salopette rouge et blanche et ton blouson en jeans. Couleurs et matières printanières suspendues sur un cintre comme un tableau exposé qui s’intitulerait : «ta présence symbolique». Quand tu les vêtiras, ils s’animeront sous ta vitalité et prendront leur valeur d’usage. D’ignorer encore ton sexe , nous a fait privilégier un entre-deux, appelé : unisexe. Quand avancé en âge, tu les retrouveras, leur symbolique rattrapera ton esprit en questionnement et ces brins de fil «d’Ariane» te tisseront, j’en suis sûr des sourires.
Hier soir , nous sommes allés à la piscine. Et le fait d’y aller était aussi agréable que celui de nager. Petite victoire sur soi-même qui entraîne nos corps, les détend, les galvanise.
8 mars 1995
Jour de la célébration de la journée mondiale des femmes. Jour symbole de la lutte incessante pour les droits. Ainsi est le monde : injustice, violence, vénalité, égoïsme, listes non exhaustive à mettre au pluriel.
Dans cet entrelac, le désir de vivre de prendre du plaisir à vivre devient un exercice du corps-esprit de tous les instants. -Je n’y ai pour ma part pas vraiment excellé.-
Depuis le 17 février nous avons accueilli de nouvelles personnes. Des amis de Séverine : Florence, André, Sarah, Nicolas, Thomas. Je les nomme car je devine qu’ils seront heureux de te connaître tant ils ont été attentionnés avec Séverine. Ceux sont des gens délicats, j’associe à ce qualificatif le respect, l’intelligence et un souffle créatif qui surprend. En retour de notre hospitalité, ils nous ont fait la surprise de penser à toi, à tes premiers jouets, à un transat où tu te reposeras.. Les transactions président au rapport entre les gens. Elles sont très variées et ouvrent sur ce que l’on appelle «économie». Là il s’agissait plutôt d’un signe, d’un témoignage pour le moment vécu. L’accueil, ce souci des autres qu’à ta mère, comme un plaisir à partager. Ils auraient pu lui faire un cadeau plus personnel. En pensant à toi, ils caressaient l’avenir, ils prenaient soin de l’avenir, de ce temps nouveau que tu fais poindre. Sarah aura plus d’un an que toi, Nicolas et Thomas, 4 et 6 ans et Florence et André sont leurs parents.. 21 mars 18 h Premier jour du printemps. Les travaux sont bien avancés, Séverine souhaiterait qu’ils soient finis. Elle n’a pas tort. Je rêve trop et la lenteur s’installe dans mes gestes. Tout sera prêt pour ta naissance. Sicuro. Au moment où j’écris ces mots, tes grans-parents maternels viennent nous rendre visite pour la première fois. 25 mars, 6 h.
Dans un mois tu naitras, dans un mois nous nous rencontrerons pour la première fois et nos voix mêlerons leur musique. Je prépare mes sens à vivre ces moments et penser, explorer les faits de la vie comme une découverte d’un nouveau monde devient ma quête. Tu nais à ce monde et ce monde devient intéressant en mon esprit, à regarder, ressentir, à vivre. Nadine et Gérard sont repartis heureux de leur séjour. Leur sentiment n’était pas feint. Nadine s’est remise à tricoter devant l’ardeur de sa fille. Apprendre à se connaître passe dans des partages d’instants, un repas, un petit déjeuner, un apéritif au soleil, des promenades. Les corps s’observent, s’écoutent, résonnent d’une attention plus soutenue.
Nous t’amènerons chez eux, ils t’accueilleront et sauront te donner à connaitre cette part d’eux précieuse qui baignera ta mémoire.
6 avril 1995, jeudi
Nous préparons ta chambre. Séverine pose avec application le papier te faisant escalader l’escabeau. Avec patience et précision, elle découpe le gabarit des lets les plus délicates. Je l’observe les mains pleines de colle, pensant avec amusement aux raisons de cette maladresse qui me constitue. Nous avons préparé les affaires que tu mettras le premier jour et nous sommes allés au dernier cours d’accouchement. Ces neufs mois qui fondent le début de ton existence auront été trépidants. Maintenant tu vas découvrir tout cela, tu vas conquérir ton autonomie, exercer tes sens et trouver ton propre tempo. J’écris ces mots avant ta naissance pour me familiariser à leur nouveauté, à leur merveilleux. Le bonheur tient à ces instants qui zébrent l’existence d’une jubilation irrépressible et vivre fait sens.
11 avril 1995
Je compte les jours qui me rapprochent de toi. Ta naissance. Je regarde ce mot affiché à l’écran. Dans le recueillement. Mes mains apprennent notre premier langage : les gestes, le toucher. Je lis un livre sur le massage des enfants, la fonction du massage. Mes mains ont commencé à te masser en effleurant le corps de ta mère. En mon esprit ces gestes honorent la reconnaissance de l’existence de l’autre. C’est un regard attentif que les mains prolongent. J’ai ce sentiment que l’existence se noie dans la banalisation de la perception. Les actes de vie, même les plus simples sont comme déconnectés de la pensée et l’intensité, l’acuité des significations de nos rencontres, de nos émotions, de notre agir se diluent au point que chaque nouveau moment s’habille, un peu terne de ce qui est appelé -habitude-. Je sais combien en massant le corps de Séverine, je prends conscience de son existence, de l’importance de son existence. Est ce un des effets de ma vue défaillante qui transmet au toucher, l’attestation de ce qui est réel?
L’hypothèse cocasse ne s’apparente pas au «théorème de Saint Thomas» tant il ne s’agit pas pour moi de vérifier une réalité que de l’éprouver. Toucher m’a mené à t’écrire, me méne et me ménera à trouver les chemins vers toi, vers l’importance de ton existence. En être toujours plus conscient participe à mon «humanisation» C’est une épreuve de vie et ce mot est encore loin dans mon esprit à avoir puisé tout son sens. Il est six heures trente.
16 avril 1995, 8 h.
Ta chambre se termine, ton berceau t’attend. Au de là de ces mots, je découvre le plaisir que nous avons eu à la préparer. Le choix des papiers peints, des tissus. Un travail d’équipe pour un nouvel équipier. Des couleurs chaudes, printanières, solaires. De l’osier, des bambous détournés de leur fonction pour honorer ta naissance et tous ses possibles. Tu es un futur et les premières images qui t’entoureront dessinent un passé répertorié dans les banques d’images : «Le marchand de sable», Nicolas, Pimprenelle et petit Louis ; un conte des années soixante que diffusait la TV. Ton esprit peut tout accueillir. Il est un printemps, une force insatiable s’appropriant le réel et son autre versant : l’imaginaire. Flux, Sève singulière. Et ces deux syllabes soulignent la poussée vitale et la présence de ta mére. La formulation fait sens dans mon glossaire. Tu vas naître dans quelques jours et ces phrases qui te sont destinées prendront une autre mesure et t’écrire puisera dans un autre souffle, recueilli à tes moments de vie.
27 avril 1995, 8 h
Le temps de ta naissance approche. C’est un autre temps de cette écriture qui advient. Un autre rythme, une attention moins dispersée. C’est le temps d’une histoire où ta propre création interviendra. Je crois que pour ce dialogue, il me faut être plus intelligent, plus cultivé pour définir une posture qui accompagne le dynamisme de ta curiosité et favorise les effets de la «sève» amour.
Aimer est un verbe de remise en cause permanente de soi-même. Il peut si facilement se rétrécir à une simple litanie et tramer son contraire. Je travaillerai à enrichir ce verbe. Qu’il soit lit de ce flux de vie qui te porte . Je suis heureux de savoir que ce questionnement se mêlera à celui de ta mère et se nourrira de notre amour..
29 avril 1995
«alla mattina, mi son’ sveglato, o bella ciao...»
Tu te prénommes Anna Venezia et Venezia sera ton prénom secret. Tu es née dans les premières minutes de ce samedi d’Avril. Singulière éclosion, déjouant le diagnostic médical et offrant à tes parents, l’inoubliable d’un tête à tête privilégié. Etais tu si pressée? Est ce déjà une facette de ton caractère en devenir? Je laisse la sarabande de significations danser dans mon esprit sans en privilégier aucune. Amusé par tant d’imprévisibles ou plutôt ce que nous ne voulions pas voir : le choix d’une clinique très éloignée de notre résidence, cette défiance endémique de Séverine «au corps médical» et en corollaire «cette ouverture» à son inconscient, à sa métis, cette figure grecque de l’intelligence rusée.
Ce vendredi 28 avril, nous nous sommes rendus à la clinique Saint Jean de Cagnes sur mer. Séverine devait passer un monitoring en prévision de l’accouchement. D’après le résultat ta naissance devait se dérouler vers le 2 mai. Nous sommes retournés à la voiture et j’ai rangé la valise contenant vos affaires dans le coffre. L’après midi était ensoleillée nous avons fait une halte à Juan les pins, histoire de flâner au bord de mer en regardant les vitrines de fringues. Ta mère est très coquette, elle aime les vêtements au point de les conserver soigneusement, robes, vestes, pantalons, chaussures depuis ses dix huit ans. J’aime ce côté plus que collectionneuse qui l’amène à greffer passé et présent. La soirée printanière n’incitait pas à rentrer mais la foule sur les trottoirs nous incita à chercher un resto à Cannes. Quand ta mère a faim, il ne faut oas tarder à trouver une table sous peine d’une montée en tension que je préfère m’épargner. Nous avons donc poussé la porte du «Roxanne» près de la gare au look rock and roll et menu américain, c’est à dire non inoubliable. Sév dévorait avec un drôle d’appétit. Autant la décoration flashy et reste d’hélicoptère que le contenu de son assiette. L’ambiance était sympathique, les sauces épicées, le coca bien glacé! Quand nous sommes retournés a casa, l’émission de Bernard Pivot «bouillon de culture» consacrée à des cinéastes était bien entamée. Sév allongée sur le lit éprouva sa première contraction. Elle porta la main à son ventre plus en forme d’interrogation que de crainte. Je fixai l’écran comme si de rien n’était, tentant de suivre la discussion cinéphilique sur le plateau. Mais sa voix couvrit le débat exigeant un papier et un crayon. Je me levai à moitié nu et ramenai un stylo et un carnet au papier bible. Elle se mit à noter «23 h 24» et en fit un commentaire comme pour atténuer la perplexité apparue sur mon visage.. «Je ne sais pas si ceux sont des contractions» ajouta-t-elle pour se justifier ou se remémorer les informations de la sage-femme quelques heures auparavant. Le conseil du carnet m’avait échappé. Je n’en laissai rien paraitre tandis que la main de ta mère gribouillait -23 h 29-. Nos yeux établirent une commune soustraction. Puis elle se leva pour aller aux toilettes et me demanda de garder le carnet. A 23 h 36, j’entendis «note», l’écart s’était accru de deux minutes. Mon esprit s’engagea dans la prospective et spécula sur 23 h 45 : 9 minutes. «Note» s’écria-t-elle à nouveau. J’avais tout faux, il était 23 h 39. «Téléphone à la clinique» émit Séverine, l’intonation me fit obtempérer, laissant les cinéphiles avec Pivot pour m’empare du téléphone sans fil dans la pièce voisine. La ligne n’était pas occupée : c’était bon signe! Mes premiers mots semblèrent confus à l’auditrice qui ne cessaient de répéter «vous en êtes sur, vous en êtes sur». A l’évidence, l’infirmière de garde n’était pas celle qui avait procédé au monitoring. De quoi devais je être sûr? «Restez en ligne» lui demandai-je posant le téléphone sur la table pour retourner dans la chambre voir ta mère. Sa voix me parvint avant le seuil de la porte. «Je sens la tête». Je me précipitai sur le téléphone. «Ma compagne doit être dans le fantasme dis-je, elle affirme qu’elle sent la tête». «Appelez le SAMU, vite» m’ordonna-t-elle. J’obéis immédiatement composant par mégarde le numéro de la police avant celui des pompiers. Je réalisai simultanément que j’étais à moitié nu, enfilai un pantalon et entendant le credo insistant «je sens la tête, je sens la tête» un pull à l’envers. Je retournai illico dans cet accoutrement dans la chambre. Sév avait réussi à retourner sur le lit. En appui sur un coude, elle tentait de comprendre le nouveau relief de son corps. Ta tête à l’air libre, un peu chevelue, bleuie sous l’effort me fit halluciner une sculpture d’Amour et Psyche d’Antonio Canova. Le désir de photographier cette vision inouie de l’Amour en vos deux corps mêlée me traversa l’esprit. L’appareil n’était pas loin, l’urgence était ailleurs. Je tendis les mains vers le bassin de ta mère, une contraction favorisa le passage de ton épaule, instinctivement ma main droite épousa l’orifice accompagnant ton mouvement imperceptiblement en rotation et l’effort de Séverine. Ton épaule gauche apparut. Je poursuivais le commentaire à haute voix, cherchant dans ce dire une sacralité nécessaire pour ne pas défaillir, pour que les mots sur cet agir restent dans nos mémoires.
La rotation de 180° te ramena face à ta mère. Son visage criait son empressement à te voir. Mes mains guidaient trop lentement à son gré la sortie de tout ton corps. En appui sur ses coudes, elle s’efforçait de saisir chaque instant et puis réalisant combien cette position ne facilitait pas ton passage, elle s’allongea. Son relâchement favorisa le dégagement de ton autre épaule. Je glissais mes doigts sous tes aisselles pour t’entraîner au dehors. Une ultime contraction entraina ta définitive extraction. Mes mains te placèrent en orbite au dessus de ta mère. J’étais stupéfait par la longueur du cordon ombilical et impressionné par la largeur de tes épaules. Sév tendit les bras pour te coller contre sa peau et te réchauffer, impatiente d’entendre ton premier cri, t’offrant déjà le sein pour t’initier à l’allaitement. J’allais chercher une bassine d’eau chaude, n’hésitant pas à téléphoner à Gérard pour lui annoncer ta naissance d’un «votre petit fils est né, il s’appelle Hugo» raccrochant illico pour apporter l’eau bienfaitrice. Ta mère se fendit alors d’une étrange remarque : «où as tu vu que c’était un garçon?» Mon esprit fit rewind. Aucune séquence ne me révélait ton sexe comme les clichés de l’échographie n’attestant ni de l’il ni de l’elle. Ma conviction restait arrimée à tes épaules, à cette carrure que j’associais à un buste masculin et un rire nerveux me secoua dans l’entrechoc à ces dos de femmes cambrées qui éblouissaient tout mon être. Pendant que Séverine entreprenait ta toilette, je rappelais ton grand-père. Amusé par ma rectification il émit : «vous en êtes sûr?», me laissant sans voix en réalisant que j’utilisais ce téléphone sans fil comme un filaire. Je n’étais plus à un paradoxe ni à une rigidité prêts. L’arrivée du SAMU suspendit mon introspection. Je m’empressais d’accueillir l’escouade des pompiers dont la détermination me paraissait quelque peu disproportionné avec l’événement. D’après leur dire c’était aussi pour eux une première. L’interne qui les accompagnait, était aussi embarrassé avec sa mallette des premiers secours que moi avec mon téléphone. Il avait entrepris de la vider au pied du lit, histoire de remettre un peu d'ordre, pensais-je? ." Si ceux sont les clamps que vous cherchez, intervint Severine en pointant les objets du doigt. Le garçon un peu interloqué ignorait que ta mère travaillait dans le paramédical . Il les prit, les sortit de leur emballage sur lequel apparaissait la date de péremption " février 92". " C'est au père de couper le cordon", poursuivit Sev orchestrant naturellement la nouvelle séquence. L'homme en blanc ne disait mot. Le proverbe latin traversa ma mémoire -qui tacet consentire videtur-, je tendis la main, tandis qu'il finissait de poser les clamps. Il me remit les ciseaux. Les lames semblaient trop écartées et mon premier geste ne fit que pincer le cordon. Le pincement devait être indolore car ni toi ni ta mère. J'ouvris les ciseaux essayant de deviner si c'était une question de mode d'emploi ou de défection de l'outil ou une intervention "surnaturelle" contestant la paternité. Les regards de tous étaient sur moi sauf le tien et celui de ta mère déjà en plein dialogue, j'approchai les lames du cordon et tranchai. Ta libération était aussi la notre surtout de cette tension accumulée. L'interne termina le soin, reprit ses instruments tandis que les pompiers vous enveloppaient dans une couverture en aluminium et hop sur le brancard direction l'hôpital. J'eus tout juste le temps de leur remettre une bouteille de champagne en forme de remerciements et je sautai dans la voiture pour vous suivre. C'est sur ce trajet qui m'amenait aussi à l'école primaire et que je faisais au quotidien avec ma grand-mère que je réalisais que tu venais de naître dans sa chambre. Une joie vivifiante m'irrigua revoyant ta tête forant vers le jour et pour la première fois de mon existence je sentis un sentiment de paix intérieure comme une illumination après les tourments. Je riais d'un rire primal. Tant de fois la vie était venue à moi et tant de fois mon esprit pusillanime était resté hermétique, recroquevillé dans une culpabilité de mauvais aloi. Mon rire zébrait cette étrange idiotie de mon être éclairé par le gyrophare bleu je zigzaguais dans cette nuit dessinant sur cet aride trajet des arabesques joyeuses et motorisées. Je riais de ne pas comprendre mon esprit ankylosé et l'envie de chanter me fit fredonner le chant antique et curieux "j'ai mis devant toi, la vie et la mort" reprenant avec ardeur le refrain : "et tu choisiras la vie".(libre interprétation du -Deuteronome-).
Et l'avis ou sa surprenante évidence ébranlait de son écho, ce sentiment diffus d'absence à soi-même , de gla-cia-tion. Présent au présent. Le temps est aussi une offrande, je laissais le fourgon rouge se diriger vers les urgences pour obliquer vers le parking. Pris dans le coffre vos affaires. La nuit étoilée scintillait de toute sa bienveillance et son immensité attractive réfléchissait ce sentiment si lié à mon enfance. J'aspirais l'air frais avant de me précipiter dans les couloirs inhospitaliers à votre recherche. Severine racontait l.aventure nocturne à deux infirmières qui s'exclamèrent " voilà la sage- femme". Très professionnel, je restais impassible. Une infirmière m'entraîna dans une pièce adjacente sans trop d'explications. Tu étais entre les mains du pédiatre de garde. Je reconnus un copain de lycée qui en prenant tes mensurations (poids : 3.440 kgs, taille : 50 cm, périmètre crânien : 34,5 cm, périmètre thoracique : 32,5 cm) m'expliqua sa carrière en réaction aux attentes de son père. Je commençais à peine à méditer sur ce nouvel exemple des bienfaits de l'adversité que les cris de Severine m'incitèrent à retourner dans l'autre pièce. La vraie sage- femme s'affairait sans ménager ta mère pour évacuer le placenta. À voir le visage grimaçant de Sev, je n'eus aucun mal à déduire que la femme en vert pâle (toutes les infirmières ne sont pas vêtues de blouse blanche) devait être membre du clan pour qui la douleur est consubstantielle à la mise au monde. Sa collègue préposée au cordon sanitaire me fit refluer dans l'autre pièce. Le pédiatre impassible qui était un peu moins "mon copain" de lycée t'a ait placée dans une couveuse sous des rayons pour réduire l'ictère décelé.
Il est 10h30, ce samedi 29 avril 1995, je vais aller à la mairie de Cannes déclarer ta naissance. Puis je vous rejoindrai à la maternité de l'hôpital des Broussailles. Il ne reste plus au sage-homme que tu m'as permis d'être à devenir un homme sage.
Et VIVRE. À tout de suite!
Jm
pour toi cette chanson tirée du film "Son nom de Venise dans Calcutta désert" de Marguerite Duras